Tout ce qui m’importe, c’est que je vois surgir le monolithe dans son unité puissante, dans son autorité souveraine. Le dessin serré, net, mathématiquement précis, accuse, avec la conception géométrique de l’ensemble, et les masses qui s’ordonnent et les vives arêtes du fouillis sculptural où s’enchâssent les statues. La pierre, allégée de lumière, demeure dure et résistante sous le poids des siècles. La masse tient bon, solide dans l’estompe de brume, attendrie sous les ciels changeants, éclatant en poudreuse fleur de pierre dans l’embrasement du soleil. Fleur de pierre vibrante, inondée d’une vie offrant aux baisers de l’astre ses troublantes volutes de joie, et faisant jaillir la volupté de vivre des caresses d’un rayon d’or sur un peu de poussière.

Habilement choisis les vingt états de lumière, des vingt toiles, s’ordonnent, se classent, se complètent en une évolution achevée. Le monument, grand témoin du soleil, darde au ciel l’élan de sa masse autoritaire qu’il offre aux combats des clartés. Dans ses profondeurs, dans ses saillies, dans ses replis puissants ou ses arêtes vives, le flot de l’immense marée solaire accourt de l’espace infini, se brise en vagues lumineuses battant la pierre de tous les feux du prisme, ou apaisées en obscurités claires. De cette rencontre se fait le jour, le jour changeant, le jour vivant, le jour noir, gris, blanc, bleu, pourpré, toutes les gammes de lumière. C’est que toutes les couleurs sont brûlées de clarté—«ramenées, suivant l’expression de Duranty, à cette unité lumineuse qui fond ses sept rayons prismatiques en un seul éclat incolore qui est la lumière

Accrochées comme elles sont, les vingt toiles nous sont vingt révélations merveilleuses, mais l’étroite relation qui les lie échappe, je le crains, au rapide observateur. Ordonnées suivant leur fonction, elles feraient apparaître la parfaite équivalence de l’art et du phénomène: le miracle. Supposez-les rangées aux quatre murailles en séries de transitions de lumière: la grande masse noire au début de la série grise qui va toujours s’éclairant, la série blanche allant de la lumière fondue aux précisions éclatantes qui se continuent et s’achèvent des feux de la série irisée, lesquels s’apaisent dans le calme de la série bleue et s’évanouissent dans la divine brume mourant en clarté.

Alors, d’un grand coup d’œil circulaire, vous auriez, en éblouissement, la perception du monstre, la révélation du prodige. Et ces cathédrales grises, qui sont de pourpre ou d’azur violentées d’or, et ces cathédrales blanches, aux portiques de feu, ruisselantes de flammes vertes, rouges ou bleues, et ces cathédrales d’iris, qui semblent vues au travers d’un prisme tournant, et ces cathédrales bleues, qui sont roses, vous donneraient tout à coup la durable vision, non plus de vingt, mais de cent, de mille, d’un milliard d’états de la cathédrale de toujours dans le cycle sans fin des soleils. Ce serait la vie même telle que la sensation nous en peut être donnée dans sa réalité la plus vivante. Ultime perfection d’art, jusqu’ici non atteinte.

C’est pourquoi, en post-scriptum, je me plaignais qu’il ne se fût pas trouvé un amateur pour acheter toute la série des meules, par exemple, afin d’éclairer l’ensemble du problème au bénéfice de spectateurs qui, passant devant un unique exemplaire, n’en peuvent dégager la grande leçon qui appelle en vain leurs regards. Au vrai, tout le vif de l’impressionnisme est dans l’évolution de notre vision de la lumière. C’est ce qu’explique fort bien Gustave Geoffroy dans son étude sur Claude Monet.

«Non seulement, écrit-il, l’homme a cru longtemps qu’il habitait un monde spécial, unique, éclairé seul par une révélation d’en haut, attendant le mot de l’énigme d’une volonté supérieure à la sienne, mais il s’est même cru un être à part dans ce monde unique. Il ne soupçonnait pas l’univers, ne rattachait à rien la planète sur laquelle il était né. Il ne se rattachait pas non plus, lui, à ce milieu d’où il était sorti. Ç’a été longtemps la pensée embryonnaire de l’humanité tout entière, c’est encore la pensée d’un grand nombre d’hommes. Mais d’autres, dont le nombre aussi devient grand, s’accroît sans cesse, ont vu que leur vie se rattachait d’abord à la vie immédiatement environnante, puisque la vie de la terre faisait partie de la vie solaire, et dès lors, ceux qui ont senti cela ont senti palpiter en eux une parcelle de la vie universelle et dorénavant ils s’emploieront de toute leur ardeur à exprimer cette vie continue par laquelle ils se sentent soulevés, emportés par les âges sans fin.

«La peinture, comme le reste de l’expression humaine, devait refléter la lente découverte des choses et de soi qui est le fond de la destinée humaine. L’impressionnisme, pour sa part, marque une réalisation plus vive et par conséquent une connaissance plus approchée de la poésie de la lumière. L’espace s’éclaire, les distances sont parcourues par la pensée, le contact de la terre et du soleil apparaît mieux que jamais permanent et visible. L’homme se sent le produit du soleil... c’est le soleil, c’est son émanation lumineuse et vivifiante en lointaines caresses sur les œuvres des peintres depuis que la peinture existe. C’est cette poésie du soleil qui se réverbère, ce sont les vibrations universelles qui viennent expirer avec un afflux plus fort, sur l’espace restreint d’une toile.»

Dans sa célèbre brochure: la Nouvelle peinture (1876), Duranty avait déjà dit des impressionnistes:

«Dans la coloration, ils ont fait une véritable découverte, dont l’origine ne peut se retrouver ailleurs, ni chez les Hollandais, ni dans les tons clairs de la fresque, ni dans les tonalités légères du dix-huitième siècle. Ils ne se sont pas seulement préoccupés de ce jeu fin et souple de colorations qui résultent de l’observation des valeurs les plus délicates dans les tons, ou qui s’opposent ou se pénètrent l’un l’autre. La découverte de ceux-ci consiste proprement à avoir reconnu que la grande lumière décolore les tons, que le soleil reflété par les objets tend, à force de clarté, à les ramener à cette unité lumineuse qui fond ses sept rayons prismatiques en un seul éclat incolore qui est la lumière. D’intuition en intuition, ils en sont arrivés peu à peu à décomposer la lueur solaire en ses rayons, en ses éléments, et à recomposer son unité par l’harmonie générale des irisations qu’ils répandent sur leur toile. Au point de vue de la délicatesse de l’œil, de la subtile pénétration du coloris, c’est un résultat tout à fait extraordinaire. Le plus savant physicien ne pourrait rien reprocher à leurs analyses de la lumière.»