Que le lecteur m’excuse donc si je me laisse tenter par l’entreprise, peut-être vaine, de donner le bon exemple en parlant avec sincérité de ce que j’ai senti, de ce que j’ai vu, de ce que j’ai aimé, d’une grande figure qui n’est plus.

Il se pourrait qu’aux infinies diversités de l’espèce humaine, un examen attentif nous découvrit beaucoup plus de grandes existences qu’il n’est généralement supposé. L’incertitude est de la mesure, et la difficulté de la cote de valeurs hiérarchiquement déterminées.

Je ne sais point de drame qui soit d’une émotion plus haute que le spectacle d’une vie humaine toute subordonnée à des fins d’idéal par un irrépressible débordement d’enthousiasme, sous la bonne règle d’un ordre continu de volontés. Quand un sceptique railleur nous annonça «l’homme divers», nous avions déjà pu considérer, depuis beaucoup de siècles, les impulsions changeantes de nos émotivités discordantes, tenues en échec par les résistances d’un atavisme ankylosé. Cependant, les jeunes aspirations d’une évolution de connaissances relatives en direction de l’Infini, avec les activités qui s’ensuivent, n’ont cessé de déterminer, selon les chances, les enchaînements et les ruptures d’activités organiques dont nous nous plaisons à composer «l’unité» de notre personnage.

Pour juger d’un peintre, il semble qu’il suffise de regarder. Nous pourrions même en rester là, si nous n’avions trop de raisons de savoir que les sensibilités sont différentes dans chaque exemplaire d’humanité. Nous entendons vivre socialement, mais en sauvant de la contrainte le plus possible de notre personnalité—ce qui suppose un ensemble de qualités contraires variablement associées. C’est le problème par excellence où se rencontrent l’heur et le malheur de l’espèce humaine. Dans l’ordre des connaissances acquises, nous en sommes encore aux questions primordiales, et le principal progrès est peut-être que nous n’envoyons plus personne en place de Grève pour un oui ou un non mal placés dans l’opinion du plus grand nombre.

Sur les questions d’art, où l’émotion seule paraît en cause, les jugements ne semblent pas moins propres à nous égarer selon les qualifications organiques de chacun. C’est qu’il s’agit toujours là d’états changeants de sensibilités particulières, en réaction de nos prises de contact avec le monde extérieur. Et, dans ce cadre mental l’artiste rejoindra ou même dépassera le savant, avec la prétention de s’élever au-dessus d’une simple machine à connaître, dans l’apogée de la sensation.

L’art serait ainsi l’achèvement de l’homme par excellence, en ses rapports mouvants avec le monde planétaire, aussi bien qu’avec le ciel infini. Mieux l’art rejoindra, soudera, toutes les parties des réactions de la sensibilité humaine, plus l’homme qui aura pris en main l’œuvre suprême d’une assimilation personnelle, profitable à ses compagnons de planète, sera près d’avoir réalisé l’un des plus beaux accomplissements de l’être passager dans l’univers permanent.

Ami lecteur, voilà pourquoi l’audace m’est venue de te soumettre quelques aspects de Claude Monet. L’artiste a vécu un moment supérieur de l’art, et, par là même, de la vie. Il ne manquera pas de bons juges pour le dire. Mais c’est l’être humain que je cherche au delà de l’artiste, l’homme qui, livré tout entier à ses impulsions les plus hautes, a osé regarder en face les problèmes de l’univers pour les aborder d’ensemble et les fondre dans le bloc esthétique d’une sensibilité affinée, sous l’impulsion d’une énergie de vouloir que rien n’a pu faire dévier. Je prends le ciel à témoin qu’un tel accomplissement n’est pas de l’ordinaire. D’où l’idée m’est venue d’ajouter quelques touches au portrait de Monet par lui-même, pour caractériser autant que possible la grande figure d’un homme qui fait honneur à son temps, à son pays, à sa planète.

Ce n’est pas que je me décide sans peine à risquer de nécessité quelques brèves remarques sur les diffusions de lumière qui caractérisent les Nymphéas du «Jardin d’eau». Je ne suis ni peintre, ni critique d’art, pas même poète. Tout au plus, puis-je alléguer que j’appartiens à la congrégation anonyme du public, de ce public français à l’intention de qui ces tableaux furent peints et à qui Monet lui-même en a fait don.

Un redoutable honneur, ainsi, nous est échu. Je voudrais essayer de m’en montrer digne en acceptant le legs tel qu’il m’est fait, c’est-à-dire comme une représentation d’un état d’émotivité qui nous permet de nous assimiler de nouveaux aspects des énergies universelles, partant, de mieux comprendre le monde et nous-mêmes avec lui. Aussi bien cela, dans l’intérêt de notre évolution d’esthétique, que pour notre développement général, puisqu’il n’est pas d’accroissement d’une de nos facultés qui ne soit en correspondance inévitable avec l’évolution de l’organisme tout entier.

Ce n’est pas pour «la gloire» de Monet que j’entreprends le siège de ceux qui accepteront le risque de me lire. Il a trop bien connu l’acre misère de cette fumée. Mort, il est étranger désormais aux préoccupations de son passage. Mais parce qu’il a vécu, il nous a laissé quelque chose de lui-même qu’il nous importe encore de reconnaître dans l’intérêt—et pour l’honneur—de nos évolutions à venir. Voilà ce que je voudrais chercher. Une leçon se dégage, ai-je dit, de toute vie humaine. Quel est l’enseignement de la vie de Monet? Question d’art. Question d’humanité par excellence, puisque tout l’art se ramène, comme notre connaissance elle-même, à des expressions de sensibilité.