Monet fut un lyrique supérieur, et ce lyrique fut un homme d’action. Les deux qualités ne sont pas nécessairement un titre de recommandation auprès de nos contemporains. Rien n’est plus propre, même, à susciter les résistances de la foule moderne que des nouveautés qui demandent des réalisations. Monet n’annonça point de doctrine. On peut même dire qu’il se calfeutra de silence pour laisser aux fougues de sa brosse virile toute leur liberté. Confiant dans l’inaltérable droiture de sa vision, il s’obstina farouchement à peindre ce qu’il voyait, et comme il le voyait, en dehors des conventions d’atelier qui, jusque-là, avaient régi son art.
Assailli d’une implacable violence, il douta de sa main, à certaines heures, mais jamais de son œil, et par une héroïque application d’efforts toujours mieux soutenus, agrandit son domaine au delà de ce qu’il avait rêvé, pour mourir dans le plus vif éclat d’un incomparable succès. Triomphale gageure contre l’ordinaire des destinées. Quand les siècles auront passé sur cette aventure, l’auréole ne manquera pas de s’en trouver accrue. Contentons-nous, pour aujourd’hui, de préparations.
II
CLAUDE MONET, PEINTRE
Je ne puis éviter de présenter l’homme au lecteur.
De taille moyenne, avec le bel aplomb d’une robuste charpente bien emmanchée, l’œil d’agression souriante dans la fermeté d’une voix sonore, cela ne suffit-il pas à dire «un esprit sain dans un corps sain», un caractère de droite volonté? Harmonieux développement de toutes les énergies en direction du but que l’organisme lui-même s’est spontanément assigné! Prométhée, le Titan supplicié, vola le feu divin, caché dans le creux d’une férule. Monet, simple exemplaire d’humanité, a formé le dessein de conquérir la lumière du ciel pour nous faire une vision enchanteresse des choses, en créant de nouvelles interprétations de la vie changeante à nous assimiler.
Pour le demi-dieu, il y aura les fioritures de la légende, l’engendrement du merveilleux. Pour la simple démonstration d’un homme en œuvre humaine, ce n’est pas assez des défigurations du miracle. Il ne nous faut pas moins que la vérité. Regardez le puissant modelé de ce crâne. On dirait du travail de Vauban. Mais d’un Vauban d’offensive, qui ne protège son donjon d’énergie que pour mieux canonner les semonces du monde extérieur nous interrogeant en vue de se dérober. Ciel, plaines, vallées, montagnes, eaux, forêts, la vie universellement répandue, tout l’univers changeant s’offre à nous, à la seule condition de se reprendre aussitôt que nous prétendons le fixer. D’éblouissantes étapes dans les chemins d’une interprétation qui, même géniale, ne sera jamais qu’approchée.
Quand j’aurai dit que Claude Monet naquit à Paris, rue Laffitte, c’est-à-dire dans le quartier des marchands de tableaux—signe éventuel d’une prédestination—je n’aurai pas beaucoup avancé nos affaires. Mais si j’ajoute qu’il passa toute sa jeunesse au Hâvre, et là, s’éprit des brassements de lumière que l’océan tumultueux des côtes reçoit de l’espace infini, peut-être s’expliquera-t-on cette familiarité de l’œil avec les gymnastiques lumineuses d’une atmosphère affolée qui jette toutes les nuances de tous les tons au gaspillage des vagues et des vents.
Dès sa première jeunesse, Monet s’éprend des grands horizons de la mer. Pour un léger profit, il fait prosaïquement des croquis, des charges de son entourage. L’homme n’était pas né pour la caricature. «J’avais la passion du dessin,» écrit-il cependant, et voici, en effet, que son crayon lui permet d’économiser, à quinze ans, les frais d’un voyage à Paris.
Il fait, à Sainte-Adresse, la connaissance de Boudin, qui l’emmène peindre dans les champs. Ici, Monet rencontre la palette de la nature. Une flamme a jailli des profondeurs. Il se découvre une raison d’être. Il ne lui