reste plus qu’à préciser la marge de ce qu’il veut à ce qu’il peut. Troyon, qu’il rencontre, lui conseille bizarrement d’entrer à l’atelier de Couture. Il préfère une académie libre où il fait la connaissance de Pissaro. A Paris, il se reproche ingénument d’avoir trop fréquenté la Brasserie des Martyrs. Là, pourtant, il fit la connaissance d’Albert Glatigny, de l’inoubliable Théodore Pelloquet qui se battit en duel à l’épée pour les fleurs de l’Olympia[A], d’Édouard Manet, d’autres personnages encore: Alph. Duchêne, Castagnary, Delveaux, Daudet, Courbet, avec qui il se lia, plus tard, d’une étroite amitié.
En 1860, le tirage au sort l’envoie, pour deux ans, aux chasseurs d’Afrique—ce qui, déclare-t-il, lui fit moralement le plus grand bien. Utilisant ses ressources d’art, il faisait le portrait de son capitaine pour obtenir des permissions. Survient un congé de convalescence. Le père, vaincu par l’ardeur de son fils au travail, se décide à lui acheter un remplaçant. Et voilà Claude Monet follement dirigé sur l’atelier de Gleyre, mais s’attachant à suivre Jungkind et Boudin dans la campagne, pour voir les choses comme elles sont. 1864, Renoir, Basille, Sisley, répondent au cri de ralliement. «Aux Salons de 1865 et de 1866, mes premiers essais sont reçus avec succès,» écrit Monet. Et voilà Courbet qui arrive pour voir «le Déjeuner sur l’herbe», grand tableau de plein air par un jeune homme «qui peint autre chose que des anges». Ils demeurent amis, et Monet tient à dire que Courbet lui «a prêté de l’argent dans les moments difficiles».
L’Afrique est oubliée. L’artiste dit le pays admirable, mais la palette des couleurs ne l’a point retenu, comme Eugène Delacroix. Déjà, pourtant, s’agite en lui le monstre divin qui va prendre possession de sa chair, de son sang, de sa vie. Il semble que le sort en soit jeté, pour lui, de demander toujours et toujours des comptes aux envolées de lumière, et de ne jamais se lasser d’obtenir quelque révélation du grand secret.
Les panneaux de Nymphéas nous le montreront éperdûment tendu vers des réalisations de l’impossible. De sa main frémissante s’élancent des fusées de transparences lumineuses qui font jaillir, en pleine pâte, de nouveaux flamboiements de clartés. Le génie n’est pas moins dans l’offensive des pinceaux sur la toile que dans les brassements de la palette multicolore où Monet cueillera tout à coup, d’un geste résolu, les gouttes d’une rosée de lumière dont il fera l’aumône aux éléments qui n’ont souci de les garder. De près, la toile paraît en proie à une bacchanale de couleurs incongrues, qui, du juste point de vue, s’ordonnent, se rangent, s’associent pour une délicate construction de formes interprétatives dans la justesse et la sûreté de l’ordre lumineux. Nous aurons à reparler de ce prodige.
Un jour, je disais à Monet: C’est humiliant pour moi. Nous ne voyons pas du tout les choses de la même façon. J’ouvre les yeux et je vois des formes, des nuances de colorations, que je tiens, jusqu’à preuve du contraire, pour l’aspect passager des choses comme elles sont. Mon œil s’arrête à la surface réfléchissante et ne va pas plus loin. Avec vous, c’est une autre affaire. L’acier de votre rayon visuel brise l’écorce des apparences, et vous pénétrez la substance profonde pour la décomposer en des véhicules de lumières que vous recomposez du pinceau, afin de rétablir subtilement, au plus près de sa vigueur, sur nos surfaces rétiniennes l’effet des sensations. Et tandis qu’en regardant un arbre, je ne vois rien qu’un arbre, vous, les yeux mi-clos, vous pensez: «Combien de tons de combien de couleurs aux transitions lumineuses de cette simple tige?» Sur quoi, vous voilà désagrégeant toutes valeurs pour reconstituer et développer, à notre intention, l’harmonie finale de l’ensemble. Et vous vous tourmentez, à la recherche de la pénétrante analyse qui vous donnera la meilleur approximation de la synthèse interprétative. Et vous doutez de vous-même, sans vouloir comprendre que vous êtes lancé en projectile dans la direction de l’infini, et qu’il doit vous suffire d’approcher du but que vous n’atteindrez jamais complètement.
—Vous ne pouvez pas savoir, me répondit Monet, combien tout ce que vous venez de dire est véritable. C’est la hantise, la joie, le tourment de mes journées. A ce point qu’un jour, me trouvant au chevet d’une morte qui m’avait été et m’était toujours très chère, je me surpris, les yeux fixés sur la tempe tragique, dans l’acte de chercher machinalement la succession, l’appropriation des dégradations de coloris que la mort venait d’imposer à l’immobile visage. Des tons de bleu, de jaune, de gris, que sais-je? Voilà où j’en étais venu. Bien naturel le désir de reproduire la dernière image de celle qui allait nous quitter pour toujours. Mais avant même que s’offrît l’idée de fixer des traits auxquels j’étais si profondément attaché, voilà que l’automatisme organique frémit d’abord aux chocs de la couleur, et que les réflexes m’engagent, en dépit de moi-même, dans une opération d’inconscience où se reprend le cours quotidien de ma vie. Ainsi de la bête qui tourne sa meule. Plaignez-moi, mon ami.
L’œil de Monet, il n’était rien de moins que l’homme tout entier. Une heureuse table des plus délicates sensibilités rétiniennes ordonnait toutes réactions sensorielles pour des jeux de suprême harmonie où nous trouvons une interprétation des correspondances universelles. Ce phénomène est apparemment la qualité première chez tous les Maîtres de la peinture. Ce qui nous frappe en Monet, c’est que tous les mouvements de la vie viennent s’y subordonner.
Tendrement attaché aux siens, dont sa joie fut d’étendre le cercle pour y répandre la manne de la plus généreuse amitié, il trouvait dans l’affection dévouée de ses fils, de Mme Blanche Monet, sa belle-fille, qui manie le pinceau à ses heures, toutes les attentions que pouvait commander l’ordonnance d’une vie brûlée. Dès que la brosse s’arrêtait, le peintre courait à ses fleurs, ou s’installait volontiers dans son fauteuil pour penser ses tableaux.
Yeux clos, bras abandonnés, immobile, il cherchait des mouvements de lumière qui lui avaient échappé, et sur la défaillance, peut-être imaginaire, s’exerçait une âpre méditation sur des thèmes de labeur. Une plaisanterie soudaine annonçait le contentement, ou, tout au moins, une espérance. La brutalité du propos disait l’inquiétude du lendemain. Et la vie allait ainsi, toutes les facultés de l’être éperdûment tendues vers l’anticipation indéfinie des caresses de la lumière attendues de toute sa sensibilité. Car l’œil n’était que l’arc triomphal ouvrant accès à tous les frémissements commandés du dehors par toutes les exaltations de l’être que le rêve emporte au delà des réactions de ses facultés.