En attendant, le critique d’art s’aventure à écrire que «l’hymne de Monet est un des plus beaux de l’universel néant». Cette fois, nous avons la suprême aventure de Monet, qui, après le «Créateur» biblique, fait quelque chose de rien. Et l’ingénieux homme de lettres reproche à Monet de n’être pas virgilien. Je le crois sans peine. Je louerai Virgile, aussi bien que Raphaël ou Léonard. Mais je suis de mon temps, et la vision que Monet vient m’offrir est celle d’une rétine évoluée qui pénètre à de nouvelles profondeurs des contacts rétiniens. Je ne fais point de classement entre les grands poètes. Il n’est rien de si vain. Je les mets à leur place dans la gloire de leur temps. Monet n’est pas plus homérique que virgilien ou dantesque, et l’idée ne me viendrait pas de le regretter. Tout au plus, pourrais-je dire que des panneaux des Nymphéas évoquent en moi des paysages shakespeariens du Songe d’une nuit d’été. Encore cette innocente remarque ne rapprocherait-elle pas plus Monet de Shakespeare que Shakespeare de Monet. Tout au plus une évocation d’apparences entre des aspects de rêves et des cadres de réalités poussées jusqu’aux limites de la sensibilité.
Mon désaccord avec M. Louis Gillet est de philosophie, non d’art. J’admire sincèrement ses sensations des Nymphéas et l’heureuse transposition littéraire qu’il veut bien nous en donner, mais comment me rendre à la simplicité tourmentée de cette proposition: «Admirer l’enchantement produit par la lumière et le crêpe du temps, regarder le voile de mensonges, étendre sur une forme le miracle des apparences, voilà ce dont Monet ne se lasse pas.» Pas de conciliation possible entre cette métaphysique de l’inconnu et l’impulsion spontanée de Monet qui est, non pas de soutenir une thèse contre laquelle l’homme et le pinceau se seraient révoltés, mais de tout sacrifier à l’expression de ce qui est, dans la mesure où il y peut accéder.
Par bonheur, je puis renvoyer le lecteur aux étincelantes pages où M. Louis Gillet, émotif, en dépit de lui-même, décrit les tableaux de Monet avec une virtuosité que j’admire. Consciencieux interprète, il dit ce qu’il a vu, et il serait vraiment bien près d’avoir tout vu, s’il ne se trouvait moins physicien que métaphysicien. Mais les réalités de l’au-delà en devenir, qui sont à l’extrême pointe du pinceau des Nymphéas, ne sont pour lui qu’un prélude d’apparences voilant un X dont il n’ose parler que par des négations. C’est ce dont il se venge sur Monet qui n’en peut mais.
La part faite de ces réserves obligatoires, je ne puis qu’être reconnaissant à M. Louis Gillet de ces poétiques figurations de l’Étang des Nymphéas. Il a exécuté sur ce thème de charmantes sonates qui faciliteront au public la compréhension des spectacles. Non seulement, M. Louis Gillet est, en connaissance de cause, un sincère et lucide admirateur de Monet, mais il pousse résolument l’admiration jusqu’à ne la point distinguer de la compréhension aussi loin qu’il peut la conduire. C’est ce que je fais moi-même sans m’étonner des opinions divergentes qui sont le fait de l’humanité. Sa conclusion est d’ailleurs assez belle puisqu’il la résume dans la doctrine extrême-orientale du Taô, qu’il n’a peut-être pas complètement éclaircie, mais qu’il sait être la recherche du chemin—conception chinoise de l’évolution.
Aussi, est-ce pour moi le plus vif plaisir de conclure ce chapitre par la belle définition que nous donne M. Louis Gillet de la présentation des Nymphéas: «Étonnante peinture sans dessin et sans bord, cantique sans paroles... où l’art, sans le secours des formes, sans vignette, sans anecdote, sans fable, sans allégories, sans corps et sans visage, par la seule vertu des tons, n’est plus qu’effusion, lyrisme, où le cœur se raconte, se livre, chante ses émotions.»
De ces belles paroles, j’ose dire que Monet serait content. Qu’il soit bien entendu, cependant, que Monet n’a jamais exprimé ni senti le besoin d’une théorie de son art ou de sa personnalité. Il était comme il était, et n’aurait pu concevoir qu’il pût être autrement. Fort d’une conscience inexpugnable, il ne se sentait vivre que dans la probité de sa vision du monde, et dans la fidélité de son interprétation. Une droiture d’organisme en action. Pas de biais concevable. «Il faut que nous allions tous à l’ennemi: il n’est pas dit que nous en revenions», disait à ses soldats Brutus, le plus victorieux des vaincus de l’histoire. Cet appel au total sacrifice, Monet n’avait besoin ni de le formuler ni de l’entendre. Il le vivait de tout son élan d’art et de volonté dans le labeur des jours, sans autre sensation que de se donner tout entier.
X
CONCLUSION
Il n’est peut-être pas nécessaire de conclure?
La vie de Claude Monet est un témoignage de l’homme au delà des récusations. J’ai dit qu’il y avait une leçon pour nous dans toute existence. Plus l’existence sera haute, moins elle trouvera d’accès auprès du nombre, qui sent et s’exprime nécessairement en des moyennes de médiocrités. Pour les intelligences cultivées, la leçon n’est peut-être pas moins difficile à dégager, en raison des résistances de la personnalité. C’est pourquoi je voudrais me borner à quelques considérations d’une philosophie simplifiée.
On me dit qu’au seul mot de philosophie, le lecteur, en général, ne se fait pas faute de tourner la page. Il se peut. Mais pourquoi le lecteur, à l’exemple de l’amateur de tableaux, n’en viendrait-il pas à comprendre que vivre, c’est changer? Toute philosophie ne doit être à l’épreuve, qu’une généralisation de généralisations vérifiées. Il n’est rien dans notre entendement qui ne puisse et ne doive prendre place dans les déterminations d’une coordination générale du monde et de l’homme qui prétend l’exprimer.