Ce qu’il y a de plus remarquable, dans le cas de Claude Monet, qui n’est jamais sorti de son cadre artistique, c’est que les naturels développements de ses sensations du monde se sont traduits en des manifestations du pinceau merveilleusement concordantes avec l’évolution moderne de nos connaissances physiques dans le champ des phénomènes lumineux. Pour employer une expression vulgaire, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire: «Il était dans le train.» Sa vision personnelle, et les évolutions d’activités esthétiques qui s’en sont suivies, ont remarquablement concordé avec les données positives où la science moderne s’est installée dans l’ordre de l’expérimentation.
Cette coïncidence est probablement un phénomène unique. En tout cas, c’est la manifestation la plus «philosophique» de la vie de Claude Monet. Il semble que sa destinée fut de faire de l’art et de la science en même temps. Ce ne fut pas son programme parce qu’il n’avait d’autre programme que d’être lui-même. Ce fut, sans idée préconçue, le résultat et l’emploi désintéressé de sa vie. Il fut ainsi l’un des plus hauts représentants de son art où tant d’hommes justement célèbres se sont magnifiquement distingués. Mais il ouvrit encore des voies nouvelles (et sûres par les contrôles de l’observation) là où l’on pouvait croire qu’il n’y eût guère qu’à poursuivre obstinément l’œuvre du passé. Il a ainsi accru notre puissance émotive, c’est-à-dire agrandi l’homme lui-même, d’un nouveau bond dans sa marche, chancelante et merveilleuse, à l’infini.
Monet fut donc un créateur, au sens exprimé par le mot poète. Un poète de lyrique simplicité, un poète en action. Je conviens que ces mots, suscités par les glissements de l’étymologie, paraissent plus près de discorder que de se fondre pour résumer le caractère d’une personnalité. Un lyrique, c’est-à-dire un «superimaginatif», ne rencontre pas souvent dans l’acte personnel l’achèvement suprême de la simplicité. En prose, comme en vers, nous avons de très grands poètes. Ni Bossuet, ni Victor Hugo n’eurent la pensée d’être simples, ni ne l’ont été. Hommes d’action? Pas davantage. L’un a ses dragonnades où il était du mauvais côté, l’autre sa résistance au 2 Décembre. Des gestes de combat. Hommes d’activité constructive? Ils l’ont pu croire. Mais je ne crains pas de dire que ce ne sera pas le jugement de la postérité.
J’ai entendu Victor Hugo annoncer sérieusement qu’après sa mort il irait dans le soleil. A la requête de Mme Drouet, il lui promit même de l’y emmener. Monet, sans rien dire, dissocie les rayons de ce même soleil, au miroir de son étang de fleurs, et les recompose pour l’accroissement de nos sensibilités, pour l’exaltation de tout notre être, à notre place modeste et sublime, dans l’univers. Et, ce faisant, le grand ouvrier, par la conduite de sa vie, par l’incessant labeur de l’œil et de l’intelligence interprétative, par une immuable tension de volonté sans relâche, mérita pleinement le succès du poète d’action quand il descendit dans la tombe, chargé d’ans, après l’œuvre accomplie.
Dans l’ordre du développement humain, aux origines de l’espèce pensante, le poète des peuples a pu revendiquer de son public une dignité supérieure. Disant l’homme et le monde, il ne pouvait les construire qu’à coups de méconnaissances que rectifierait plus tard l’observation vérifiée. D’embellir l’absolu Monet n’a point fait son affaire. Il savait que l’art ne fera jamais aussi beau que le vrai, puisqu’il n’en peut réfléchir que des aspects de relativité. Mais pour une meilleure approximation du vrai, si ténue qu’elle pût être, pour un meilleur emploi de sa compréhension, de sa volonté, de sa vie, il donna tout de lui-même et mourut, jugeant que ce n’était pas assez.
On voit que l’effort de «philosophie» auquel je convie mes lecteurs, n’est au-dessus des moyens de personne. Ce n’est pas trop d’une pensée générale pour coordonner les aspects divers d’un bel exemplaire d’humanité. Au vrai, toutes ces notes, au courant de la plume, sont plutôt pour me faire revivre de belles heures au contact d’une inspiration servie par le plus noble effort d’une humanité achevée.
Encore faut-il que je cherche à me rendre compte des conditions du phénomène humain que j’admire. Je n’apporte ici aucune théorie de l’art de peindre. La pratique de Monet lui est venue directement de l’œil à la brosse, sans que jamais il ait prétendu doctriner. Il était peintre né: c’est la raison supérieure qui l’a irrésistiblement poussé à regarder toujours plus avant dans l’intimité des choses, jusqu’aux rencontres de visions auxquelles nul encore ne s’était arrêté.
Du point de départ au point d’arrivée, la vie de Claude Monet n’est qu’une évolution de rigoureuse conscience dans la conduite du plus beau drame d’humaine ingénuité. Diogène cherchait un homme, un homme achevé parmi les trop communs exemplaires d’amoindrissements que lui offrait la place publique. Il ne détourna pas la tête quand Alexandre vint parader dans son soleil. L’homme, que chercha vainement le cynique, ne vous semble-t-il pas que nous sommes bien près de l’avoir trouvé?
L’homme, au sens le plus complet du moment, pourquoi serait-ce donc une chose si rare que, pour la rencontre d’une telle merveille, nous soyons tout aussitôt requis de nous extasier? Plus l’organisme est élevé dans l’ordre des existences, plus légitime est notre droit d’en attendre davantage. Qu’en arrive-t-il donc? Hélas! Nous succombons sous le poids des épithètes admiratives qui ne nous viennent d’autrui que pour être congrûment retournées. Rien n’est plus propre à nous faire réfléchir sur l’aventure de notre vie, pour en réduire petitesses et grandeurs à leurs proportions véritables. Il se pourrait que le surhomme ne fût pas beaucoup plus que le rêve d’un malade, et que, pour découvrir le sous-homme, il ne fût besoin que d’ouvrir les yeux. Il se pourrait aussi que, dans la médiocrité de sa condition cosmique, l’homme moyen, par la vertu du labeur, se trouvât capable de produire évolutivement des exemplaires d’une humanité supérieure. Que ne commençons-nous par faire confiance à notre propre effort? L’état social nous apporte des ressources de beaux développements. Il nous fournit, en même temps sans doute, des tentations d’en abuser à notre avantage. Et je crois pouvoir dire qu’il est plus tentant de vivre des ignorances de la foule que des connaissances positives ou des émotions naturelles laborieusement conduites à leurs fins organiques. Le plus beau de la vie ne peut être que de nous-mêmes, si nous sommes capables de nous gouverner.
Avec Claude Monet, le cas est d’évidence. Assez d’équilibre mental pour une bonne ordonnance des facultés convergentes vers les plus hautes fins d’activités humaines. Assez d’émotivités supérieures pour entraîner la somme des déséquilibres nécessaires à l’entrée de l’homme dans la dépense de lui-même à la mesure de ses moyens.