C’est ici que nous rencontrons en Claude Monet l’homme d’action, au sens le plus élevé du mot, l’homme qui se propose de mettre quelque chose du meilleur de sa vie dans celle de ses contemporains, et se lance, la flamme au cœur, dans la périlleuse aventure, sans s’arrêter aux déceptions. Notre humanité ne manquera pas de s’en faire honneur. Mais alors, d’où vient donc cet arroi des inintelligences moindres contre l’homme trop assuré de son personnage pour ne pas demeurer fidèle à sa pensée en dépit de toutes les résistances? Pourquoi faut-il que trop souvent, dans la folle mêlée, le cœur le plus résolu soit le plus tourmenté de lui-même et d’autrui? Les hommes sont ce qu’ils acceptent d’être. Des heurts de bons et de mauvais moments dans l’incompréhension de soi-même, qui permet à chacun de se surestimer, au risque de sous-estimer autrui. Il s’ensuit beaucoup de discours qui ne changent pas sensiblement les faits. Le plus sûr est de s’essayer personnellement, à tous risques, pour dégager, en fin de compte, les parties de défaites qui peuvent conditionner des parties de victoire et réciproquement.
Monet, humant le large, sur les quais du Hâvre, ne se tint certainement pas de tels discours. Mais il suffit de regarder la première image de sa jeunesse pour voir que ses yeux droits, en flèches vibrantes, faisaient déjà retentir de leur choc l’airain de l’avenir, et qu’il ne se contenterait pas du demi-succès. Avec le temps, la figure profonde va s’affirmer très vite dans le plein de l’action. L’œil n’est jamais satisfait. Il cherche la difficulté, et la trouve—heureux encore de penser qu’il va bander tous ses efforts contre l’obstacle—dût-il s’y briser.
Seulement, il ne s’y brise pas, et ce qu’on n’a pas deviné, ce que n’espérait pas Monet lui-même, ce qu’une minorité est encore seule à comprendre, c’est qu’il n’y a pas de «défaite», en cette aventure, qui ne soit une part de victoire. J’en ai vu le drame, en ses plus belles péripéties, se dérouler sous mes yeux, et ceux qu’il n’intéresse pas n’ont qu’à me laisser le plaisir de me le dire à moi-même, en feignant de m’adresser à eux. Il me suffit de la beauté de l’action pour n’avoir pas besoin de triompher trop haut du succès, car, pour l’idéalisme vrai, la vie est de la lutte, tandis que la victoire, trop prompte aux vanteries, peut être, en certaines circonstances, une source de diminutions. Monet mourut en doutant de lui-même. N’est-ce pas dire où il mettait le succès?
Soit cet exemple de la plus simple et de la plus haute vie, que j’aurais voulu faire apparaître dans l’incomparable grandeur de la plus simple vérité. L’homme n’aimait pas le bruit. Il ne voulut jamais rien connaître des joies factices de la renommée. Enivré de lumière, il se donna tout à la joie d’ouvrir sa fenêtre, et de regarder pour transposer ses frémissements du dehors, et jeter sur la toile, s’il était possible, quelque chose des voluptés les plus aiguës de la couleur.
Le monde se meut, malgré les conciles. Puisque nous sommes de simples planétaires, notre évolution nous meut nous-mêmes à de perpétuels changements d’harmonies en états d’interdépendance avec les mouvements du monde extérieur. C’est ce qu’a compris l’instinct artistique de Monet se refusant aux conventions de l’école qui veut accommoder le monde à notre puissance organique pour le mieux exprimer, comme si la rétine, au contraire, n’était pas sous la domination des lois cosmiques. Culture d’émotivités, l’art se donne pour tâche le développement de la sensation. Voilà le programme de Monet qui le mène à la recherche d’une interprétation de plus en plus poussée du phénomène lumineux, et, par là, à des évolutions de sensibilités qui font l’accroissement de l’homme sentant et pensant.
Dès les premiers essais du Hâvre, notre homme, hanté des fluidités de la couleur, prétend déjà saisir l’insaisissable dont nous ne pouvons obtenir qu’un temps de fixation schématique pour exprimer l’universelle mobilité. Si l’entreprise est hors de son atteinte, au moins aura-t-il, à tous risques, gardé toute droite la volonté de tenter. Et comme il a résolu de ne jamais accepter la défaite, ne nous étonnons pas qu’aux heures douloureuses d’un doute irrépressible, après avoir senti passer le vent de la victoire, la crainte d’une insuffisance lui arrache des cris de colère et lui fasse lacérer des toiles où s’était magnifiquement inscrit son labeur. Monet connut l’âpre angoisse qui le portait à douter de lui-même, mais pour se redresser tout aussitôt devant l’obstacle et reprendre, sans trêve, sa course à l’au-delà.
Sait-on ce qu’un tel homme est appelé à donner de ses concentrations d’énergie pour garder intangible, au fond de son cœur, le droit d’espérer? Ce sont des palpitations de ses yeux, des frémissements de son cœur qu’il broie sur sa palette pour la vie ou la mort du plus beau de ses rêves. Ainsi le veut la loi même de notre idéal dont la dignité nous élève au-dessus de nous-mêmes dans les voies périlleuses où nous entraîne la course de l’inconnu.
Qui donc dira la juste mesure des aspirations chez les grands imaginatifs, et les désaccords des réalités? Il faut que tout cela vienne aboutir à des conclusions d’activités éphémères; quand nous prétendons stabiliser des temps de notre vie dans les cyclones de l’éternelle mobilité.
A quels moments, et en quelles formes, ces questions ont-elles pu se poser à l’œil de Monet? J’ai noté que ce n’était certainement pas des théories qui l’avaient mis à l’œuvre. Sa destinée voulut que la lumière l’impressionnât au plus profond dans tous les temps de la course solaire. Il essaya de faire ce qu’il voyait, sans rien concéder aux conventions de l’école. De là des renouvellements de facture, des trouvailles d’exécution qui auraient pu être sa perte et furent son salut. Il conquit ainsi une palette dont les essais se trouvèrent naturellement correspondre aux prestiges des réalisations de la couleur. Cette évolution conquérante de l’organe visuel, jusqu’à l’heureuse exacerbation des Nymphéas, fut l’incessant effort du peintre sur lui-même dans l’incessante anxiété de ne pouvoir dire si sa pente était d’insanité ou de génie.
—On dira que je suis fou, disait-il parfois.