En dépit de tels propos, il ne déserta pas la tâche. Toutefois il n’osa pas, de son vivant, risquer les Nymphéas. Leçon pour lui. Leçon pour nous.
L’éblouissante conquête de la lumière en symphonies suprêmes, aux champs des Nymphéas, ne pouvait apparaître qu’en coup de théâtre, même après les préparations d’un long labeur. Il n’y fallait pas moins que le plein accord de la double maîtrise de l’œil et de la main. L’œil, d’audace géniale, brûlé de tous les flamboiements des choses, affolé des prodiges du monde au point de jouer toutes les ambitions de sa vie sur un coup de pinceau à l’approche de la mort. La main, dans la pleine possession de ses agilités d’art, en état d’obéir aux élans de sa sensation, en les modérant, en les ordonnant, en les liant, en les transposant dans les enchaînements de la vie universelle. Encore fallait-il que chaque touche de la prétendue «fixité» nous engageât sur la pente de ce qui était tout à l’heure à ce qui sera dans un moment.
Des jours de fureur vertigineuse, des jours d’apaisement, des jours d’invincible obstination. Surtout l’immuable défiance d’un homme obsédé d’une idée dont il ne craignait rien tant qu’une insuffisance de réalisation. La crainte de rêver trop haut. La défiance d’un public cherchant le rêve aussi, mais un rêve dont l’envolée ne pouvait être de même envergure.
Ce que tenta de réaliser Monet, il n’est pas une de ses toiles qui n’en porte l’éclatant témoignage, parfois libéralement aidé des vifs commentaires de l’auteur. Car aucune critique ne le trouvait sans riposte, et le ton bourru et le mot à l’emporte-pièce montraient assez que cet homme, bienveillant et rieur, avait trop donné de lui-même à son art pour en pouvoir parler avec détachement.
Ce qu’il se proposait, c’était de suivre, en tous points, la nature d’aussi près que possible. Programme d’apparence modeste, mais d’une exaspérante ambition. Ce fut déjà la recherche des premiers artistes de nos cavernes, et il faut bien dire que quelques-uns, en des tentatives de moyens primaires, y ont assez remarquablement réussi. Je n’ai garde de me laisser aller à la critique des grands maîtres dont les siècles ont enrichi notre histoire. Tous se sont mis glorieusement à leur tâche, nous laissant le témoignage, à certains moments, d’un élan de tendance surhumaine. Grâces leur soient rendues! Il n’est besoin de diminuer personne pour essayer de grandir Monet, qui est venu à son heure et n’a fait que s’engager plus avant dans la voie glorieuse où tant d’admirables artistes l’avaient précédé.
La démonstration, heureusement, n’en est pas nécessaire. Toute aux formes mouvantes du corps humain, la Grèce en a cherché la réalisation dans les figures de la plastique où elle pouvait mettre en ligne une incomparable école de praticiens, qui ne sera probablement jamais dépassée. Ce que nous savons de la peinture hellénique et même hellénistique, par les traditions de l’Égypte et les fresques de Pompéi, ne paraît pas dépasser de beaucoup les communs essais de l’imagerie. Les tableaux de piété de nos primitifs, renforcés des explosions d’art de la Renaissance, qui chercha l’homme plus que la nature, tenue pour ennemie, ont fait éclater le cadre pour ouvrir le champ aux traditions du polythéisme, aussi bien que de la mythologie chrétienne. C’est un des prodiges de l’histoire. Les musées sont ouverts. Il n’est que de s’y promener.
Je prends donc Monet comme il se présente, dans son temps et dans son pays. Loin que les maîtres de son art lui aient inspiré des sentiments de critique, ils le ravissent. Il ne tarit pas sur eux en exclamations admiratives. Ils ont vu ce qu’il voit lui-même, mais en un moment donné des évolutions de leur sensibilité. Ils ont fait la peinture de leur temps, avec des parties de convention dont ils n’ont pu se détacher. Monet ne s’est proposé rien que de suivre leur exemple du plus près possible, au risque de les dépasser.
Sous l’influence des données préconçues qui formaient nécessairement le premier fonds de l’intelligence humaine, l’artiste des anciens âges a découvert tardivement la nature comme inspiratrice des émotivités supérieures. Monet veut s’emparer de notre sensibilité parce qu’il n’est plus maître de la sienne qui prétend s’imposer. Conquis ou conquérant. Au sort de prononcer. Et puisque la victoire, vaillamment disputée, est au bénéfice du vainqueur et des vaincus tout ensemble, félicitons-nous d’un combat grandiose où la conquête se réalise pour le plus grand bien de tout le monde. Honneur aux hommes de bonne volonté!
FIN