Encore un prodige supérieur devait-il s’accomplir. Tout le monde autour de Monet le suppliait de tenir pour achevé le travail des panneaux, car il y avait vraiment trop lieu de craindre un malheureux coup de brosse qui pouvait tout gâter. Mais il nous laissait dire, secouant la tête sans répondre.

Le temps passe, et voici qu’un jour il me prend par la main et m’amène devant l’une des toiles où se déroule l’infini des spectacles de la lumière dans l’étendue d’une eau dormante, coupée de reflets bleuâtres perdus dans des champs de teintes rosées.

—Eh bien, que dites-vous de ceci, s’écria-t-il, railleur. Vous n’avez pas osé me faire de critiques. Mais moi, je savais bien que cette eau était pâteuse. On l’aurait dite coupée au couteau. Tout l’ensemble des lumières était à reprendre. Je n’osais pas. Et puis je me suis décidé. Ce sera mon dernier mot. Vous aviez peur que je ne gâtasse ma toile. Et moi aussi. Mais je ne sais comment une confiance m’est venue dans mon malheur, et je voyais si bien, en dépit de mes voiles, ce qu’il fallait faire pour rester dans l’enchaînement des

rapports, que la confiance m’a soutenu... Maintenant, regardez. Est-ce meilleur ou pire?

—J’avais tort. Vous êtes si parfaitement peintre que vous achevez, avec des yeux désaccordés, les harmonies de vision où vous avaient conduit vos yeux ouverts aux suprêmes accords des couleurs.

—C’est un accident.

—Un accident que n’a pas connu le malheureux Turner.

—C’est fini. Je suis aveugle. Je n’ai plus de raison de vivre. Cependant, vous m’entendez bien, tant que je serai vivant, je n’accepterai pas que ces panneaux sortent d’ici. Je suis arrivé à un point où je redoute mes propres critiques plus que celles des yeux les plus qualifiés. Il y a toutes les chances pour que ma tentative soit au delà de mes forces. Eh bien, j’accepte de mourir sans savoir l’issue de la fortune qui peut m’être réservée. J’ai donné mes toiles à mon pays. Je m’en remets à lui du jugement.