« Messieurs,
« Ce n’est pas la première fois que courbant le front devant les arrêts de la mort, j’ai à déplorer en votre présence l’imprévu terrible de ses coups et ses férocités iniques. Le décès de l’homme de bien que fut durant tant d’années notre camarade de chaque jour, les circonstances tragiques qui l’ont accompagné, et, mon humilité commande que je le confesse, l’égoïste regret du précieux auxiliaire qui m’est si brutalement ravi, me font accablante, aujourd’hui, une tâche toujours douloureuse. Au sentiment de détresse sans bornes qui étreint à cette heure mon âme, je vois toute l’étendue du vide qui s’est produit. Oui, il semble que jamais encore je n’avais aussi nettement ressenti l’étroite union de la grande famille dont chacun de vous est un des membres et à la tête de laquelle la confiance du chef de l’État m’a fait l’honneur de me placer. Vous pardonnerez donc, je l’espère, à l’émotion qui me suffoque. Je dirai plus : certain que vous la partagez, je ne tenterai pas de m’y soustraire. »
Un trémolo à l’orchestre eût fait merveille dans le paysage.
L’orateur regretta quelque peu in petto l’absence de ce condiment, mais le ciel était avec lui : comme il terminait sa période, un nuage glissa devant le soleil et le jour s’obscurcit soudain.
On vit alors à quel point il est vrai que les choses peuvent avoir des larmes !… Une lueur de sépulcre entrouvert se mit à flotter par la pièce, baignant d’une recrudescence de tristesse la tristesse déjà incurable du meuble Empire qui l’ornait : le bureau d’acajou, couleur sang caillé, aux incrustations de cuivre ; les dos en forme de lyres des chaises ; l’urne plaintive que supportait le cube d’albâtre de la pendule. Le regard fixe des employés disait les efforts qu’ils mettaient à ravaler des sanglots de circonstances, et il semblait que, de sa corniche, Solon, le dur Solon lui-même, prît sa part de désolation, avec son front lourd de soucis, labouré de rides profondes qu’emplissait un sombre amalgame de ténèbres et de poussière.
Or, au milieu de l’accablement général, M. Nègre gardait un masque éploré et une âme parfaitement sereine, ayant eu le matin une petite entrevue avec le chef du cabinet, lequel l’avait rassuré.
— Vous moquez-vous ? lui avait demandé ce fonctionnaire. Vous êtes un peu timbré, je pense, de vous fourrer martel en tête parce qu’un employé de chez vous a commis une extravagance sous le coup d’un transport au cerveau. Vous n’avez rien à voir là-dedans, et, du reste, l’affaire ne fera aucun tapage. Si je ne l’étouffais dans l’œuf et ne faisais le nécessaire pour épargner, et à vous, qui êtes un gentil garçon, et au gouvernement, qui n’a pas besoin de ça, des complications superflues, vous me prendriez pour un daim.
Une éloquente pression de doigts avait souligné ce discours ; un sourire l’avait ratifié. De là, pour l’intéressé, un soulagement d’autant plus vif que ses angoisses de la veille avaient été plus cuisantes. Et aussitôt il avait arrêté son plan, un plan de sybarite bon diable dont on a respecté le bien-être, qui en sait un gré infini au genre humain tout entier et désire l’inonder, en signe de gratitude, de largesses… qui ne lui coûteront rien. Incapable d’attenter à la propriété des autres dès l’instant qu’il voyait la sienne sauvegardée, il n’avait retenu que deux choses de la combinaison Chavarax : la possibilité de fusion de deux services en un seul ; l’heureuse exploitation, au profit de tout le monde, de la vanité de deux crétins.
Il poursuivit :
« — Mais quoi ! conviendrait-il de s’éterniser en de vains et stériles regrets ? C’est, messieurs, ce que je ne crois pas. J’honorerais mal la mémoire de celui dont l’âme, à présent, flotte par les libres espaces, si, pliant sous le faix de ma douleur, je négligeais les intérêts d’une maison qui lui fut chère. La vie a ses exigences ; elle veut que la dépouille des morts concoure au bien-être des vivants : je le déplore, bien que n’y pouvant rien. J’ai cru, dès lors, devoir précipiter les choses et ne point ajourner, pour des raisons de pur sentiment, une répartition de fonds dont le besoin depuis si longtemps s’imposait. Cette répartition, que je me suis efforcé de rendre aussi équitable que possible, je vais vous en donner connaissance. »