Ici, le silence devint tel, qu’on eût entendu un cloporte grimper au cadre de la glace. L’orateur vient à son bureau. Il y prit une feuille de papier qui s’y étalait au sein de multiples paperasses, l’éleva jusqu’à ses yeux et lut :
« Le garde des Sceaux, ministre de la Justice ;
« Sur la proposition du conseiller d’État, Directeur général des Dons et Legs,
« ARRÊTE :
« Article premier.
« M. Varincoucq, chef de bureau à la Direction des Dons et Legs, spécialement affecté au service des Hypothèques, est nommé chef du bureau des Legs, en remplacement de M. de La Hourmerie, décédé. »
Le poste de de La Hourmerie revenait de droit à Van der Hogen. Le sous-chef eut un sursaut et étouffa mal une exclamation ; mais sous la moustache de M. Nègre, un demi-sourire se dessina, d’une bienveillance rassurante.
— Je prie M. Van der Hogen de patienter un instant. Une disposition spéciale a été prise en sa faveur.
Van der Hogen, confus, rentra en l’empesé de son faux col ; le Directeur continua sa lecture :
« Article 2.
« Le bureau des Hypothèques est rattaché au bureau des Legs, qui prendra désormais cette dénomination : Legs, Hypothèques et Mainlevées d’hypothèques.
« Article 3.
« M. Chavarax, rédacteur à la Direction Générale des Dons et Legs, est nommé sous-chef adjoint aux appointements de quatre mille francs.
« Article 4.
« Le personnel de la Direction Générale des Dons et Legs est, presque en sa totalité, l’objet d’une augmentation de traitement dont le détail sera donné d’autre part. »
« — Cette augmentation, continua M. Nègre après avoir laissé tomber d’une main son papier et de l’autre son monocle, ne saurait être, en effet, que partielle. Plusieurs d’entre vous, messieurs, on atteint le maximum du traitement attribué à leurs fonctions par des règlements formels, ou ont bénéficié d’augmentations récentes. Ils n’ont donc qu’à espérer !… Des temps luiront pour eux, meilleurs, proches peut-être, car la vie, — en eûmes-nous jamais une preuve plus terriblement évidente ? — est fertile en inattendus. D’autres, qui ne sont point dans ce cas, se fient au bien-fondé de leurs prétentions. Hélas… A plus d’un de ceux-là je devrai aussi crier : « Espoir ! Laissez la bonne volonté du camarade qui est en moi en appeler une fois de plus à la bonne volonté du camarade qui est en vous ! » Mais il convient de que je m’attarde un instant au cas tout particulier de M. Van der Hogen. — M. Van der Hogen, messieurs, compte parmi les doyens de cette maison dont il est, depuis vingt-cinq ans… »
— Vingt-six, rectifia de sa place le sous-chef Van der Hogen.
« — … depuis vingt-six ans, veux-je dire, l’un des plus robustes soutiens. Une occasion se présentait de reconnaître ses services ; je la saisissais avec joie quand je me butai au veto inexorable de M. le garde des Sceaux, arguant contre notre collègue des titres mêmes qui le désignent à la faveur du haut personnel administratif. « Nul plus que moi, m’a-t-il objecté, ne sait avec quel zèle et quelle intelligence s’est acquitté M. Van der Hogen du labeur confié à ses soins. C’est bien ce qui fait que rien ne saurait me décider à les détacher l’un de l’autre. En pâtisse l’intérêt de M. Van der Hogen !… L’intérêt public avant tout ! » Quel plus bel éloge, monsieur et cher collègue, eussé-je pu souhaiter de vos mérites ? Je n’avais plus qu’à m’incliner et je m’inclinai de bonne grâce, me bornant à exiger pour vous, à titre de compensation, la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur… Toute juste cause se gagne, monsieur, et je bénis la clémence du ciel, puisqu’il m’est permis de goûter, au déclin d’une journée de tristesse, la douceur de saluer en vous le Légionnaire de qui l’Officiel de demain portera aux quatre coins de l’Europe le nom désormais illustre. »