Un pourpre d’orgueil incendia la face monstrueusement inepte du Légionnaire. Son allégresse s’épancha dans des balbutiements de gâteux :

— … ba… bou… bibi… ne sais comment exprimer…

«  — Il suffit, fit le Directeur qui eut la charité de dresser une digue devant ce débordement d’éloquence, je transmettrai vos remerciements à M. le Garde des Sceaux. Je n’ai plus qu’un mot à dire, messieurs. Il concerne le plus modeste, non le moins méritant, de vous : j’ai nommé M. Sainthomme. — Il est là, M. Sainthomme ? »

L’expéditionnaire se montra, vert d’émoi, les poignets de sa chemise caparaçonnés de papier blanc.

— Oui, monsieur le Directeur.

«  — Fort bien, Approchez-vous, je vous prie ; car j’ai aussi à vous communiquer des nouvelles qui vous intéressent. Il y aurait superfétation de ma part, monsieur Sainthomme, à venir rappeler ici de tels états de service que votre humilité, encore qu’excessive, n’a pu en obscurcir l’éclat. L’heure a enfin sonné pour moi de leur rendre publiquement hommage. Que dis-je, moi ?… l’État, plutôt !… la République, que je représente, et qui, avide de vous donner un gage, mais un gage magnifique, de sa satisfaction, vous laisse le soin de vous décerner vous-même une récompense à votre goût. Une somme de trois cents francs reste libre, et aussi un ruban violet d’officier d’Académie, qu’a mis à ma disposition M. le directeur des Beaux-Arts… Veuillez choisir. Sub judice lis est. Ma décision est aux ordres de la vôtre. »

C’est ainsi que discourut cet homme comparable à nul autre en l’art de passer de la pommade, et une vision surgit devant les yeux de Sainthomme. Non la vision de son triste chez soi, empli des rugissements aigus du dernier-né, des plaintes de la ménagère mêlées au bruit sec des béquilles butant contre des pieds de chaise, mais l’éblouissement d’une aurore, son apothéose glorieuse quand il irait promener son ruban par les petites rues de Grenelle, au milieu du murmure flatteur des gens qui font halte sur place et se demandent les uns aux autres : « Quel est donc cet homme distingué qui a les palmes académiques ? » Il demeura muet. Simplement, entre son pouce et son index, il pinça le revers crasseux de son veston, tandis que, d’une œillade discrète, il signalait à M. Nègre sa boutonnière vierge de palmes.

Celui-ci comprit.

Il sourit.

— L’arrêté sera signé ce soir. Mes compliments, mon cher collègue.