— Je vous prie de croire, monsieur, que si j’eusse pu supposer…
— Du tout, monsieur, c’est moi qui vous demande pardon !
— Ah ! permettez ! les regrets sont pour moi, monsieur. La faute en est à ces diables de corridors ; on se perd ! on se perd !
La rentrée en scène du père Soupe mit fin à cette lutte exquise ; et à lui, naturellement, revint le précieux avantage de payer les pots cassés. Lahrier, un coup qu’ils se trouvèrent seuls, le traita si rudement de « vieille rosse » en lui mettant le poing sous le nez, qu’il en demeura assommé, les yeux comme des noix et la bouche en jeu de tonneau.
Rendu à sa mauvaise humeur, le jeune homme se claustra en un farouche mutisme. Toute la journée il fut inquiet, fiévreux, avec la hâte d’être au lendemain. D’une mollesse d’enfant, incapable d’une résolution, il avait adopté ce modus vivendi qui consiste à se laisser aller au petit bonheur de l’existence et à s’en remettre au bon Dieu du soin de trancher les questions dès l’instant qu’elles se présentent avec quelque nuance d’embarras. Vainement l’ami Chavarax qui lui vint emprunter une pincée de tabac s’efforça-t-il de l’égayer ; il commença par n’en point tirer vingt paroles. Tout de même, lorsqu’il eut, fine mouche, flairé vaguement le dessous des cartes et ruminé entre ses dents : « Il y a du La Hourmerie là-dessous », Lahrier, stupéfait de tant de clairvoyance, dut confesser qu’il en était ainsi, et raconter en substance son entrevue avec le chef. Chavarax, qui la connaissait en détail, par Ovide, le garçon de bureau, auquel il allongeait vingt sous de temps à autre pour aller écouter aux portes et lui venir répéter ensuite les petits potins intimes de la maison, n’en triompha pas moins bruyamment :
— J’en étais sûr ! J’en étais sûr !
Puis :
— C’est pour ça ?
Il s’esclaffa :
— Vous avez de la bonté de reste, vous encore. C’est à cause de cet imbécile que vous vous faites du mauvais sang ?