Ce fut tout. Il gagna la porte et disparut. Et Lahrier, une minute plus tard, séchait encore, sur ses tempes, l’exaspération qui y perlait en sueur, quand il s’épanouit brusquement.

Ses vingt-cinq ans, à vrai dire, avaient épargné sa gaminerie naturelle. Il avait gardé, du bébé, le bon rire, la mobilité d’esprit hannetonnière, l’oubli facile des petits embêtements de la vie. Depuis longtemps il mijotait en soi, à l’intention du père Soupe, le plan d’une blague gigantesque, et devant l’occasion qui se présentait de la placer, tout s’effaça ; il n’y eut plus rien, que l’agréable perspective de faire mousser le vieil expéditionnaire et de déchaîner ses fureurs indignées.

Le temps pressait.

Il se hâta.

Le visage barbouillé d’une couche de craie, le nez entièrement habillé d’une carapace de pains à cacheter écarlates, ses cheveux, qu’il portait longs, ramenés par là-dessus à coups de brosse et tombant en mèches éplorées sur des yeux qui se mouvaient, blancs, entre les retroussis affreux de deux sanguinolentes paupières, il vint s’accroupir près de la porte, de façon que Soupe, à son retour, restât cloué d’épouvante sur le seuil, au vu de cette face de vampire. Celui-ci, déjà, rappliquait ; on entendait le grossissement de son pas, lentement traînaillé par les dalles du couloir. Lahrier, jouissant, attendait.

La porte, enfin, s’entre-bâilla. Une tête passa, un masque embroussaillé de barbe :

— Je vous demande pardon, monsieur… pour s’en aller ?

C’était le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse. Ce pauvre homme, qui ne trouvait plus la sortie, l’allait quêtant de porte en porte. Successivement il avait pénétré : chez le commis d’ordre Guitare, au même moment où cet ingénieux employé rafistolait son soulier avec un morceau de ficelle ; puis chez Van der Hogen, dont il n’avait vu que des jambes perchées au faîte d’une échelle (toute la partie supérieure du sous-chef disparue au fond d’un placard) ; puis chez Letondu, qu’il avait surpris presque à poil, en train de faire des tours de force avec le panier à bois. Si bien que maintenant, habitué déjà, il contemplait sans trop de stupeur ce nouvel et extraordinaire aperçu d’un titulaire officiel dans l’exercice de ses fonctions. Il fut charmant au demeurant, confus d’être si mal tombé :

— Combien je regrette, vraiment…, je ne sais comment me faire excuser ! Je trouble là une plaisanterie qui promettait d’être excellente…

Au fond il cachait sa surprise, s’étant fait, en son trou de province, une idée autre des grandes administrations. Ce fut, entre Lahrier et lui, un vrai tournoi de courtoisie. Également empressés à repousser les protestations l’un de l’autre, ils se défendaient avec une même chaleur, avec ce même geste de la main qui refuse et se déclare indigne :