— « Mes chers collègues…, laissez-moi dire : mes chers amis !… C’est toujours avec un nouveau plaisir, comme disait le roi Louis-Philippe, que je vois groupée autour de moi cette sélection d’intelligences… »

Coup d’œil à Gabrielle.

« … d’abnégations et de dévouements, en laquelle je résume et dépeins d’un seul mot le personnel de la Direction des Dons et Legs. Quel ingrat ne serais-je pas, en effet, si je ne lui rendais en ce jour l’éclatant hommage que je lui dois ? si je ne reconnaissais, — hautement, — la part de collaboration dont je lui suis redevable dans l’accomplissement de la tâche, si difficile et si délicate, qu’a confiée le chef de l’État à ma modeste initiative ?… Mais affirmer, ainsi que je me plais à le faire, la supériorité de vos mérites, c’est affirmer du même coup vos droits à certaines exigences… Ces exigences, mes chers collègues, à Dieu ne plaise que je les blâme. »

— Bravo ! Bravo ! cria Gabrielle transportée d’admiration.

Lahrier ne sourcilla pas.

Impassible, il reprit :

— « Voilà cinq ans que je préside aux destinées de cette maison ; cinq ans que je vous fais espérer, pour des époques toujours prochaines et toujours ajournées, hélas ! les augmentations de salaires que vous ne sauriez revendiquer avec trop de légitimité. Cette fois encore, — et pour me décider à cette pénible confession, il faut toute la confiance que j’ai en votre esprit de désintéressement, — je vous accueille les mains vides… J’avais sollicité de la Chambre une augmentation de crédit portant sur le chapitre Ier : vingt mille francs qui m’eussent mis à même d’apaiser dans quelque mesure les justes mécontentements du plus grand nombre d’entre vous ; malheureusement la commission du Budget a conclu au rejet de la proposition. En sorte, mes chers camarades, que j’en dois appeler, une fois de plus, — la dernière ! — à cette patiente et à cette longanimité dont vous avez déjà donné tant de preuves. Au reste, les temps sont proches !… Un avenir est à nos portes…, d’autant plus fécond en surprises, que vous aurez su l’attendre plus longtemps… »


La fenêtre était restée ouverte : un cadre vermoulu de mansarde emprisonnant un jaillissement d’innombrables cheminées. Au loin, par-delà les maisons qui s’enfuyaient à l’infini, le Panthéon et la Sorbonne élevaient leurs dômes disparates : l’un plus lourd, gonflé au-dessus de l’horizon comme la calotte d’un formidable aérostat maintenu immobile sur ses ancres, l’autre plus frivole, fanfreluche de clochetons, et pareil au casque hérissé d’une idole hindoue. A l’une des tours de Saint-Sulpice, un rayon de soleil égaré allumait un miroir d’alouette. Trois heures sonnèrent. La splendeur de l’avril battait son plein au-dessus de Paris.

Gabrielle, le dos au jour, s’était renversée dans sa chaise, la pointe vernie et finement piquée de son soulier avancée un tout petit peu, hors de la jupe. Appareillée à sa toilette, son ombrelle lui barrait les genoux : un rien du tout de foulard quadrillé, dont une satinette mauve cravatait le manche interminable avec des airs de gros papillon au repos. Et l’étonnement de Lahrier était de la trouver si blonde !… mais si blonde, vraiment ; si blonde !… Jamais il n’eût supposé avoir une maîtresse aussi blonde ! Sa nuque était devenue de miel, dans le flot de beau temps qui la baignait. Il fut ravi de sa découverte et il se dit que le printemps est, à Paris, plein de clémence ; qu’il ne fleurit pas seulement aux maigres branches des platanes et aux bourgeons empoissés des tilleuls, mais aussi aux cheveux des jeunes femmes, et à leurs joues, et à leurs lèvres, et à leurs bouts de nez, qu’écrase imperceptiblement le nuage des voilettes blanches.