— Ho hou, ho hou.

A l’un des bouts de la table qu’il partageait avec Lahrier, le père Soupe faisait la sieste, renversé en son fauteuil, les bras ballants d’un égorgé et le nez pointé vers le ciel. Il avait l’inquiétant dormir, livide et rigide des vieilles gens, en sorte que Lahrier eût pu le croire mort, n’eût été l’aigu ronflement chassé par l’huis béant de sa bouche. Au raclement, qui lui parvint sans l’éveiller, d’une des chaînettes de l’horloge qu’entraînait le poids de son boudin, il s’affirma vivant. Une salutation d’homme qui éternue amena son menton en fessier sur les pans dénoués de sa cravate, révélant sa large tonsure, fille des ans, culottée ainsi que la peau d’âne d’un tambour hors de service, tandis qu’étranglé en ses sources, le ronflement se modifiait, traduit maintenant en rumeurs sourdes ; on n’eût su dire au juste quel grabuge de rats emprisonnés dans un tuyau d’écoulement et qui s’y battent, affolés, avec des morceaux de bouchon et des détritus de carottes.

— Bon Dieu, que cet homme m’agace ! soupira René Lahrier. Que cet homme m’embête, bon Dieu !

Le moment était arrivé où la société du père Soupe lui serait devenue intolérable. Il ne pouvait plus le voir en face, l’abreuvait de mauvais procédés ; affectant, par exemple, pour l’avoir contemplé un quart de minute, l’impérieuse obligation de mettre le mouchoir sur la bouche afin de réprimer des nausées. La veille encore il l’avait, sans qu’on sût pourquoi, accusé de sentir le beurre, ce qui avait humilié Soupe au delà de toute expression et l’avait fait s’exclamer douloureusement ahuri :

— Le beurre !… Le beurre !… Voilà que je sens le beurre, à présent !…

Un instant, Lahrier fut rêveur. Il balançait, point fixé sur le mode de fumisterie dont il convenait qu’il régalât le sommeil de son collègue (un filet d’eau dans le cou, peut-être, ou mieux un appel strident d’une trompette de marchand de robinets qu’il avait achetée à la foire aux jambons quelques jours auparavant), quand soudain la vision lui passa par l’esprit, d’une mystification énorme, d’une blague géniale bien faite pour achever de liquéfier l’intellect déjà pas trop solide du père Soupe.

La belle trouvaille !

Il s’en récompensa d’un hochement de tête louangeur, et, pour ne point retarder plus longtemps son plaisir, il feignit d’être pris du rhume ; trois « hum ! » sonores tombèrent dans le silence, tels, derrière le rideau baissé, les trois coups de l’avertisseur donnant le signal de la farce.

Le vieux, qui n’avait pas bougé, souleva pesamment ses paupières et amena sur le tousseur les yeux trempés d’humidité d’une alose qui écoute jouer de l’accordéon. Le sommeil l’empêtrait encore qu’un ébahissement le secouait : Lahrier lui demandait, très gentil, si ce petit somme lui avait été profitable, et la nouveauté d’un tel procédé lui jetait au visage une potée d’eau fraîche. D’abord hébété, il se répandit vite en actions de grâces ; très heureux, tremblant d’émotion au supposé d’une réconciliation dont il avait désespéré. Et, lâché comme un jeune cheval, il se lança dans des éclaircissements :