Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure.
Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands, un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit:
--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck, ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp...
Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous souhaite très poliment une bonne nuit.
--Un charmant garçon, dit mon père.
--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean?
--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien.
--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père. Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète.
Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le jardin.