Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là?

Nous nous précipitons à la fenêtre.

Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu près, se colle au postérieur du troupier.

A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à quinze pas devant lui.

--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante minutes.

--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission! cinquante coups de pieds au derrière!

Le père Merlin veut fermer la fenêtre.

--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée.

Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et tourne l'espagnolette.

--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle?