Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder derrière moi.

--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande Justine.

--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard...

--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner.

Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet.

--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?

--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, puisque les balles sont enlevées.

De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon. Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux.

--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter!

--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. Vous verrez comment vous serez reçu!