--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu. Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris...

Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de correction!...

Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.

--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?

--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous, je... j'ai trop de chagrin...

Je recommence à sangloter.

--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami, comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas?

Je secoue la tête.

--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce soir, quand nous aurons causé.

Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent encore, je sens le calme descendre en moi.