Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant possession de son portefeuille:
--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle représente, à l'invasion prussienne. J'en fais mon affaire.»
--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix dragons et ramené des prisonniers.»
La Chambre a applaudi bruyamment.
D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces puissances entreront immédiatement en ligne.
Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue jusqu'au ventre.
«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu, dussent-ils même nous faire des excuses, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage. Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite.»
Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui: il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le holà.
--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M. Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon.
--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.