Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques jours, une véritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'être reconduit à Berlin par deux officiers généraux. Sa folie a un caractère furieux: c'est le désastre de Jaumont qui en a provoqué la manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en différentes rencontres. Le Figaro annonce que nous avons remporté une grande victoire--chèrement achetée, il est vrai--à Grandpré.

Mais, justement, des personnes qui ont des parents à l'armée viennent de recevoir des lettres--qui sont arrivées en bloc.

Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de l'indiscipline générale de l'armée française et de l'organisation pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments sont disloqués, bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'armée.

On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine, pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la même phrase: «Nous avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se seraient donné le mot?

Pour le calembour peut-être, mais pour le reste?

Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: «Hier soir, de six heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps de Failly. Ces soldats, appartenant à différentes armes, s'étaient entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont brisé ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre, les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les barils de salaisons, les effets d'habillement et d'équipement, et aussi une grande partie des bagages de l'Empereur.

«Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils payaient 20 centimes pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes les pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de marine ont été pris dans la bagarre...»


Que croire?

VIII