Mon grand-père maternel, le père Toussaint, croit que ça finira mal.

Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau à nous donner.--Il a exposé des tas de raisons.

Il avait l'air de chercher à faire excuser sa visite: il est très mal avec mon père. Il a parlé du temps, qui est très beau, des récoltes qui ne seront pas mauvaises, de sa santé à lui, qui va cahin-caha, de la santé de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout.

--Ah! pour ça, non; pas bien du tout.

Et, comme mon père lui demandait quand il l'avait vue pour la dernière fois, le vieux a fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une maladie terrible qui frappait les dindons: il en avait déjà perdu une bonne douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remède: le marc de café. Ah! s'il avait su ça huit jours plus tôt...

--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donné ce remède-là? a demandé mon père en souriant malignement.

--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aimé les voir crever tous les uns après les autres, mes dindons!... Ah! le brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de la commune! C'est la ruine du pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enragés dans les rues... C'est une calamité!

Mon père a laissé le vieux déblatérer à son aise contre Dubois--sa bête noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a cherché à savoir ce qui avait pu le pousser à nous faire une visite. Le père Toussaint, contre son habitude, a été très franc. Il était venu nous proposer un traité d'alliance, tout simplement. Convaincu que la guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour arriver à Paris, il était d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des autres avant peu et qu'il valait mieux, par conséquent, oublier les discussions passées que de continuer à vivre comme chiens et chats.

--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous réserve--sans embrasser ses petits-enfants.

Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon père dans celle de mon grand-père et j'ai été embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis piqué les lèvres, car il n'avait pas fait sa barbe.