--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin en se levant pour se retirer.
--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a disparu. Il n'est jamais content.
Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place, je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre. Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place, que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais affligeantes.
--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?
Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas. Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre:
--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on n'éprouve pas de la sympathie pour lui?
Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car elle a ajouté en souriant à demi:
--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, mazette!
Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour enseigne une rose entourée de ces mots: A l'image des dames.