La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se précipitent vers les wagons.
Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.
--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...
Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son voyage:
--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça me fend le coeur. Cette pauvre petite!
Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut:
--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière! Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! qu'est-ce que je vois là-bas?
--Un rassemblement, je crois...
Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches, serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il; il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde.