Toute la compagnie, en grande tenue, est alignée, depuis près d'une heure, sur le front de bandière. Le capitaine, à pied, se promène avec les officiers, d'un air préoccupé. De temps en temps il jette un coup d'oeil sur les rangs et crie à un chaouch:
—Faites descendre le pantalon de cet homme-là... Remontez la plaque du ceinturon...... Le képi droit!... Sergents, veillez à ce qu'ils aient leurs képis bien droits... et faites-leur dérouler leurs couvre-nuques, à tous!...
Toutes les trois minutes, il s'arrête et regarde attentivement à droite, du côté de la route de Gabès. Il frappe du pied, il fronce le sourcil. Il semble impatient, anxieux.
—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce général-là? me demande Hominard, qui est placé à côté de moi. Est-ce que c'est un phénomène en vacances?
Je ne sais pas au juste. Je n'en ai entendu parler que par quelques journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombés entre les mains et par les racontars des nouveaux arrivés de France. Il paraît qu'on ne parle que de lui, là-bas, de ses grandes capacités, de son patriotisme, de ses sentiments républicains, de toutes les qualités, enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bête blanche d'un peuple. Je ne serais pas fâché de le voir. C'est peut-être un phénomène, réellement...
—Garde à vos!
Là-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d'une trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se tourne vers l'adjudant et, lui frappant sur l'épaule:
—Vous le voyez, celui-là? Eh bien! il sera ministre de la guerre!
La voiture est à cinquante pas.
—Portez... armes! Présentez... armes!