Par le fait, eu égard surtout au triste état dans lequel nous nous trouvions il y a quelques jours à peine, nous ne sommes pas trop malheureux. En dehors des heures de travail, on nous laisse à peu près tranquilles. Nous jouissons d'une certaine liberté—la liberté au bout d'une chaîne.

Nous continuons à déclarer ballon, par exemple. Ah! oui, nous claquons du bec sérieusement.

—Maintenant, si l'on pouvait manger à peu près à sa faim, disait l'autre jour Rabasse, on n'aurait pas trop à se plaindre... Mais comment faire pour arriver à un pareil résultat?

A force de se creuser la tête et de retourner la question sous toutes ses faces, il est arrivé à découvrir un moyen: il s'est abouché en secret avec l'un des sapeurs du génie qui surveillent les travaux du bordj, et le sapeur, alléché par la promesse d'une forte prime, a consenti à se laisser adresser une certaine somme dont il remettra, en nature, le montant au disciplinaire.

—Oui, mon cher, m'a dit Rabasse qui m'a fait part de sa combinaison, j'ai été obligé de lui promettre vingt-cinq pour cent. Et encore, il s'est fait tirer l'oreille, l'animal. Crois-tu que c'est assez salaud, des individus pareils? Dame! c'est un bon soldat, celui-là; il est inscrit sur le tableau d'avancement! Il verrait crever de soif un Camisard qu'il ne lui donnerait pas un verre d'eau, mais pour dix francs, il lui passera un litre d'absinthe. C'est joli, la solidarité dans l'armée.

—A ta place, ai-je répondu, je le dénoncerais, quitte à perdre mon argent. Il ne l'aurait pas volé.

—Bah! qu'est-ce que tu veux? Mieux vaut encore passer par là et ne pas crever de faim. Je commence à en avoir assez, vois-tu, d'entendre hurler mes boyaux.

Moi aussi. Je pourrais, un jour sur deux, mettre mon estomac en location ou laisser mon tube digestif au vestiaire. Ce que j'ai souffert de la faim, dans ce satané pays!...

—Tu devrais faire comme moi, a conclu Rabasse, et te faire envoyer de l'argent.

Pourquoi pas? Seulement, voilà: je ne sais pas par qui m'en faire envoyer. Mes parents? Je les ai saqués d'une sale façon, il y a déjà longtemps; d'ailleurs, pour rien au monde, je ne voudrais leur demander un sou... Alors, quoi?... Paf! voilà que mes souvenirs qui se sont mis à danser une sarabande dans mon cerveau d'affamé s'abattent sur la figure d'un cousin éloigné; un brave garçon, que je n'ai pas vu depuis longtemps, mais qui m'a toujours porté un certain intérêt. Est-ce une raison pour croire qu'il va s'empresser de déposer son offrande sur l'autel de ma fringale? Puis-je espérer que la victime viendra elle-même tendre au couteau, qui ne demande qu'à l'ouvrir, non pas sa gorge, mais sa bourse?