Essayons. Je joue du cousin. Je lui écris une lettre insidieuse et apitoyante. Je le prends par tous les bouts; je le tâte de tous les côtés. J'ai l'air d'un rétiaire qui cherche à envelopper l'ennemi de son filet pour le percer de son trident.
Quatre pages! c'est assez. Je ne lui dis pas, dans ces quatre pages, que je suis aux Compagnies de Discipline. Je ne veux pas effaroucher sa pudeur, mettre en déroute ses instincts honnêtes de bon bourgeois, le forcer à coller les mains sur ses yeux.—J'aime bien mieux qu'il les mette à sa poche.—Je lui raconte une petite histoire: J'ai été envoyé dans le Sud, tout dans le Sud, pour escorter une mission scientifique chargée d'étudier les inscriptions romaines gravées sur les sables du désert. Il n'y a pas de bureaux de poste, dans ce pays-là. «Il y en aura peut-être un jour; espérons-le du moins, cher cousin.» En attendant, je serais très heureux si mon excellent parent consentait à m'envoyer une certaine somme au nom du sapeur Bompané qui me la fera parvenir sans faute. J'esquisse même un léger portrait du sapeur: la crème des honnêtes gens, un coeur d'or; tout est sacré pour lui, etc. Je n'écris pas à mon père, ni à mon oncle, parce que je ne voudrais pas qu'ils se fissent du mauvais sang en me sachant si loin; je ne sais pas au juste quand se terminera notre voyage. J'ai tout lieu de croire, cependant, que nous ne pousserons pas jusqu'aux sources du Nil.
Relisons un peu, pour voir. C'est ça, c'est ça... tout y est: la chaleur, les gazelles, les palmiers, les chameaux. «Tous les jours, nous mangeons un bifteck de chameau... Quelquefois, nous sommes pressés par la soif. Que faisons-nous? Nous ouvrons la bosse d'un chameau, ce réservoir dont la Providence a gratifié le vaisseau du désert, et nous nous désaltérons en remerciant Dieu... Les chameaux restent quarante jours sans manger. C'est très curieux.» Je parle aussi des lions; je consacre deux lignes à la hyène et une phrase entière au boa constrictor. Allons, ça n'a pas l'air d'aller mal... Ah! sacré nom d'une pipe! j'ai oublié l'autruche! Ça fait pourtant rudement bien, l'autruche! Vite: «A l'approche du chasseur, l'autruche enfouit sa tête dans le sable.» Maintenant, ça peut marcher. Voila une lettre, au moins, qui prouve que les pays que je visite font quelque impression sur moi. J'éprouve des sensations. Je ressens quelque chose là, là, au spectacle des tableaux grandioses de la nature. Je ne vais pas le nez en l'air, comme un imbécile, sans rien voir, sans penser à rien. Ah! mais non. Je sens, je vois, je vois même très bien; et la preuve, c'est que je vois absolument comme tous ceux qui ont vu avant moi. En relisant Buffon, mon cousin pourra constater que je ne le trompe pas.
Je porte ma lettre au vaguemestre et j'attends. Je sais que je ne pourrai pas avoir de réponse avant une dizaine de jours.
Nous travaillons toujours à la construction du bordj, un quadrilatère garni de casemates couvertes de voûtes en pierres et défendu par des bastions, aux deux angles opposés. Le travail est moins dur, maintenant que nous n'avons plus sur le dos la bande des étrangleurs; seulement, il est plus compliqué. Le lieutenant du génie, qui est un roublard, a embauché quelques Italiens pour la maçonnerie et nous a chargés, nous, d'extraire la pierre des carrières et de fabriquer la chaux et le plâtre nécessaires. Nous avons établi des fours et, pendant que les uns les remplissent, les autres s'en vont faire dans la montagne la provision de bois indispensable. On ne nous escorte pas dans nos pérégrinations et, pourvu que nous revenions avec un fagot à peu près raisonnable, personne ne nous chicane. Nous n'abusons pas outre mesure de la liberté qui nous est laissée; nous en abusons un peu, naturellement, car l'homme n'est pas parfait et l'affamé moins que tout autre; mais nous nous bornons à dévaliser par-ci par-là un Arabe dont les bourricots sont chargés de dattes, ou à enlever un agneau que nous faisons rôtir dans un ravin. Il y a aussi, derrière les montagnes, des jardins plantés de figuiers où nous allons pousser des reconnaissances assez souvent. Les Arabes se sont aperçus que leurs fruits disparaissaient comme par enchantement et se sont mis à monter la garde. Au lieu de les détrousser en cachette, nous les avons détroussés en leur présence et, comme ils ont fait mine de se rebiffer, nous leur avons flanqué une volée. Là-dessus, ils ont été se plaindre au camp, où le factionnaire, naturellement, les a reçus à coups de crosse. Les indigènes l'ont trouvée mauvaise; ils ont pris le parti de déposer une plainte au bureau arabe, à Aïn-Halib. Et, lorsque nous sommes retournés dans les jardins pour faire notre petite provision, nous avons trouvé un vieil Arabe qui nous a fait voir de loin un bout de papier sortant à demi d'un étui de cuir qu'il portait sur la poitrine. Le vieillard nous a fait comprendre que ce papier lui donnait le droit de nous faire mettre en prison, si nous persistions à pénétrer sur ses terrains sans son autorisation.
—Tiens, c'est drôle, me dit le Crocodile. Qu'est-ce que ça peut être que ce papier-là?
—Je ne sais pas, mais c'est bien facile à voir.
Et je m'approche du vieux, qui recule en faisant de grands gestes. Il déclare qu'il a payé son papier cent sous au bureau arabe et qu'il ne le laissera pas prendre. Je lui explique que je ne tiens pas du tout à le lui prendre, mais que je voudrais bien le voir, même d'un peu loin. L'Arabe se retire à l'écart, sort son papier de l'étui, le déplie soigneusement et me le montre, à trois pas.
J'en reste bleu. C'est une page de la Dame de Montsoreau!
—Et tu as payé ça cent sous?