—C'est un adroit filou qui en a roulé d'autres comme des chapeaux d'Auvergnats.

—Ah! parbleu! s'écrie Rabasse, on l'a dit et c'est rudement vrai: les armées permanentes sont une cause permanente de démoralisation. Tant qu'elles existeront...

—Oui, dit Queslier. Et elles existeront tant que la Révolution sociale ne les aura pas flanquées par terre. Ah! ça ne serait pas malin, pourtant, vois-tu; il y en a tant, de malheureux, qui ne demandent qu'à laisser là le pantalon rouge pour retourner chez eux! Je suis sûr qu'avec un simple décret...

J'interviens.

—Laisse-moi faire une supposition, Queslier. Je suppose que la Révolution soit faite. On a décrété l'abolition des armées permanentes. Le décret est porté à la connaissance d'un colonel commandant un régiment dans une ville quelconque. Aussitôt, il fait réunir ses deux mille hommes et leur lit la décision en question. Les deux mille hommes sont disposés à partir, n'est-ce pas, Queslier? et joyeusement, encore?

—Naturellement.

—Oui. Mais le colonel fait suivre sa lecture de ces quelques mots: «Que ceux qui veulent abandonner le drapeau, délaisser les intérêts supérieurs de la patrie, que ceux-là s'en aillent. Mais qu'ils restent, ceux qui ne veulent pas déserter le champ d'honneur, qui veulent rester fidèles au devoir militaire et bien mériter de leur pays!» Alors, sur ces deux mille, sais-tu combien sortiront des rangs? Cinquante, à peine! Et si le colonel crie aux autres: «Fusillez-moi ces cinquante hommes!» ce sera à qui, parmi les dix-neuf cent cinquante, se précipitera pour les coller au mur!

Queslier réfléchit un instant.

—Oui. C'est vrai. A moins que, sur les cinquante hommes, il ne s'en trouve un qui lève son fusil et envoie une balle dans la peau du colonel. Alors, tout le régiment partirait. Oui, il faudrait ça... c'est malheureux, pourtant!...

Peut-être. Mais à qui la faute si, aux yeux de la foule, le Droit lui-même doit chercher sa sanction dans la force—la force inutile souvent, et bête quelquefois?—A qui la faute si le peuple ne comprend pas encore qu'on puisse imprimer le sceau de l'éternité, autrement qu'avec du sang, sur la face des révolutions?