—De quoi? de quoi? s'écrie un conducteur de la classe 76, un gros garçon qui va être libéré du service dans quelques jours et qui hurle: La classe! toute la journée.—De quoi? On trouve le temps long? on s'embête? Est-ce qu'on a été te chercher, dis donc, pour t'amener au régiment? Est-ce que tu n'y es pas venu tout seul? Il faut avoir un sacré toupet pour se plaindre de ce qu'on a demandé! Pourquoi t'es-tu engagé, alors? Pourquoi n'es-tu pas resté chez toi?
Alors, dans la chambrée, des rires éclatent, des ricanements grincent.
—La planche à pain était tombée.
—Le four était démoli.
—Il avait mis sa soupière au Mont-de-Piété.
Ah! je les connais par coeur, ces vieilles railleries régimentaires, ces plaisanteries toujours les mêmes, qui me froissaient si fort, qui me faisaient si mal au coeur, les premiers jours. Maintenant encore, peut-être, elles me chatouillent désagréablement, mais elles ne me font plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l'envie de me jeter sur les blagueurs et de leur fermer la bouche à coups de poings, au risque de me rendre ridicule et d'ameuter contre moi la haine et le mépris. Je comprends qu'ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui n'ont rejoint le régiment qu'au moment où les Pandores leur ont apporté leurs feuilles de route, eux qui sont arrivés au corps en rechignant, comme des chiens qu'on fouette, malgré les rubans de leurs chapeaux et leurs chansons mouillées d'eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand ils me font sentir, même un peu lourdement, leur mépris de paysans ou d'ouvriers obligés de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un fusil, quand ils me jettent au nez leur commisération dédaigneuse—que je commence à trouver légitime—pour les propres-à-rien incapables de faire oeuvre de leurs dix doigts et réduits, aussitôt qu'ils s'aperçoivent que leurs pères ne sont pas nés avant eux, à piquer une tête dans l'armée.
Je ne leur en veux plus, mais je persiste à trouver le temps très long.
Comment les ai-je passés ces six mois qui forment la dixième partie du temps que je me suis engagé à consacrer, avec fidélité et honneur, au service de mon pays? Je serais bien embarrassé de le dire au juste. Je les ai passés, voilà tout.
J'ai appris à monter à cheval, à faire l'exercice du sabre, du revolver et du mousqueton. J'ai désappris la manière de marcher d'une façon convenable, porter les mains autrement que Dumanet et d'avoir l'air d'autre chose que d'un individu ficelé dans un uniforme terminé en bas par des bottes de porteur d'eau et en haut par un shako qui ressemble à un pot à cirage. Je sais réciter la théorie, mais je ne sais plus raisonner. J'ai appris à panser les chevaux, à les étriller et à leur laver la queue à grande eau. J'ai perdu l'habitude de me débarbouiller tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut cracher très longtemps pour la contraindre à conserver les huit plis réglementaires. Je porte des bottes à éperons, mais je ne porte pas de chaussettes. Je sais que je dois le respect à mes supérieurs, mais je ne sais plus que je dois me respecter moi-même. Pour sortir en ville, je mets un dolman, et ça me fait plaisir, parce qu'il descend un peu plus bas que ma veste et qu'on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand je m'assieds, combien ma chemise est sale; je mets aussi des gants blancs et ça m'ennuie, parce que je suis obligé de les retirer pour me moucher—avec le mouchoir du père Adam.
Je m'astique, régulièrement quatre heures par jour, les fesses sur une selle. Je manoeuvre d'une façon passable. Quand je suis de garde et de faction, j'ai l'air tout aussi bête qu'un factionnaire quelconque. Je tiens ma place assez convenablement aux revues, même aux revues à cheval. Ces jours-là, je l'avoue, je me pique d'honneur. Je ne voudrais pas ternir l'éclat de ces cérémonies guerrières dans lesquelles on voit défiler un matériel tout battant neuf, des chevaux aux crinières bien peignées et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqués au sang de boeuf—du sang qu'on va chercher dans des seaux, à l'abattoir,—des hommes fourbis, dorés, brillants sur toutes les coutures et dont pas un, sur cent, n'a du linge propre.