Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intéressantes, les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien! malgré tout, je m'ennuie.

Je m'ennuie en me levant, à quatre heures du matin, pour la corvée d'écurie. Je m'ennuie au pansage, je m'ennuie à la manoeuvre. Je m'ennuie en montant la garde; je m'ennuie quand je sors en ville, la main gantée, tenant le sabre, à l'ordonnance, les yeux tournés à droite et à gauche pour chercher un supérieur à saluer. Je m'ennuie en pénétrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de graisse, vêtus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m'ennuie de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la carne, du bouillon, qui est de l'eau chaude, et des légumes qu'on a cueillis sur les tas d'ordures d'un marché au lieu de les récolter dans les champs. Je m'ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas salir ma couverture, sur mon époussette, un magnifique carré de drap jaune—qui empeste la sueur de cheval.

Et je m'ennuie surtout le soir, lorsque, étendu dans mon lit où les puces et les punaises ne me laissent pas fermer l'oeil, je pense à la fatigante tristesse de la journée qui vient de finir.

Je m'embête furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne pas le laisser voir. J'espère que ça finira par se passer. Je prends mon courage à deux mains et tâche de faire preuve de bonne volonté. J'y mets du mien, tant que je peux.

Je n'en mets pas assez, cependant. Il y a différentes choses... la théorie, notamment... Je la récite à peu près, pas trop mal—pas trop bien non plus—mais toujours d'un ton gnan-gnan, indifférent, sans conviction. Ça paraît me laisser froid, ne rien me dire. Je n'ai pas l'air de me figurer que l'avenir de la France est là-dedans.

—Aucune de ces phrases: «Au commandement, Haut pistolet!—La baguette en avant—Les rênes passées sur l'encolure» ne font bondir votre coeur dans votre poitrine, m'a dit l'autre jour le capitaine-instructeur.

C'est juste; il est peu rebondissant, mon coeur. Si jamais on me dissèque, je crois que les carabins auront bien du mal à jouer à la raquette avec.

Il y a encore une autre chose qui achève de me mettre mal dans les papiers de mes chefs. J'astique d'une façon déplorable; et, malheureusement, on est assez porté, dans l'armée, à juger de l'intelligence d'un homme d'après le degré de luisant et de poli qu'il est capable de donner à un bout de fer ou à un morceau de cuir. «Faites-vous astiquer!» me répète le capitaine, qui maintenant me fourre dedans, régulièrement, à chaque revue. Je n'ai pas le sou. Je ne peux pas me faire astiquer.

—Alors, vous n'arriverez à rien.

Ça ne m'étonnerait pas.