Je me suis retiré dans le gourbi du corps de garde où, jusqu'à dix heures, les camarades sont venus par groupes ou isolément, me faire leurs adieux et me remonter le moral. Ils ont une façon à eux, par exemple, de vous remonter le moral; ils vous remontent ça à tour de bras, et allez donc! Ils n'ont pas peur de casser le ressort.
—Il faut bien te figurer une chose, c'est qu'aussitôt arrivé là-bas, tu vas voir tout le monde te tomber sur le dos. On va te commander des choses impossibles, te faire faire des corvées abominables; tiens, j'ai entendu dire qu'ils distribuaient aux nouveaux arrivés des manches à balais,—tu entends, des manches à balais,—et qu'ils les forçaient à balayer le camp avec ça. Aussitôt que l'un d'eux se permettait de dire au chaouch: «Mais je ne peux pas balayer avec un morceau de bois,» le chaouch le mettait en prison.
—Oui, ajoute un autre, rien de plus vrai. Ou bien, on les oblige à compter les cailloux du camp ou à arroser des poteaux jusqu'à ce qu'il y pousse des feuilles. A la moindre réflexion, au bloc. Tout ça, c'est pour s'assurer du caractère des individus qu'on leur envoie. Si vous avez le malheur de renauder le premier jour, vous êtes classés parmi les mauvaises têtes, et il y a bien des chances pour que vous finissiez mal. Le mieux, c'est de supporter tout sans rien dire; de faire l'imbécile, en un mot. Il ne faut pas jouer au malin, là-dedans. Tu sais, on y laisse sa peau facilement.
—Pour sûr! s'écrie un troisième. J'ai vu le cimetière des Disciplinaires en passant, en allant à Aïn-Meleg. Il y a plus de petites croix qu'il n'y a de brins d'herbe.
—Allons, allons! reprend un brigadier qui trouve qu'on pousse les choses un peu trop au noir, il ne faut pas non plus charger le tableau de gaîté de coeur. On n'est pas bien à Biribi, c'est clair, mais on n'y claque pas toujours. Et puis, en se conduisant bien, on peut en sortir...
—Ah! bah! avant la fin de son congé?
—Certainement. Au bout d'un an, de six mois même. Ça dépend.
—Enfin, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer; du moment que ça compte sur le congé, c'est le principal, me dit en me serrant la main un de mes compagnons de prison qui vient de s'échapper du marabout des hommes punis. Moi aussi, j'ai pas mal de punitions, et il n'y aurait rien d'impossible... ma foi, oui, je pourrais bien aller te rejoindre d'ici quelque temps.
—C'est ça, viens me retrouver. Je te réserverai une pioche et je te ferai matriculer une brouette...
Tout le monde est parti. J'essaye de dormir, mais je ne peux y arriver.