En me retournant, j'aperçois quelque chose dans un coin. Qu'est-ce que c'est?
C'est un recueil de ces feuilletons que publie le Petit Journal et que découpent quotidiennement de religieux ciseaux de concierges. Comment sont-ils venus ici, ces deux cents morceaux de papier reliés d'un morceau de carton gris et collés avec de la sauce blanche? Mystère. Le feuilleton est idiot, c'est évident, mais je me mets à le lire avec conviction, à la lueur vacillante d'un lampion. Je tourne les pages, sans comprendre grand'chose, ne cherchant même pas à comprendre, tellement l'histoire m'intéresse, mais m'évertuant à dénicher le sommeil que le feuilletoniste a certainement dissimulé adroitement,—comme on cache la baguette à cache-tampon,—entre les lignes vides de sens et les phrases creuses. J'ai beau faire, je ne puis le trouver, le sommeil. J'en suis furieux. Est-ce que je manque d'adresse, ou est-ce qu'il y a réellement tromperie sur la qualité de la marchandise?...
Que faire pour tuer le temps, pour chasser les pensées tristes, les idées noires qui m'assiègent, qui tourbillonnent autour de moi comme ces insectes de nuit qui vous harcèlent et qu'on ne peut écraser? Les hommes de garde couchés à côté de moi ronflent à poings fermés. Je sors pour essayer de causer avec le factionnaire; c'est justement un croquant, un Limousin pâteux qui n'est pas fichu d'expectorer deux mots en trois heures. De rage, je rentre et je reprends mon feuilleton. Cette fois-ci, quand le diable y serait, il me donnera le sommeil moral, puisqu'il n'a pas voulu m'accorder le sommeil physique; et je me mets à le dévorer au grand galop, lisant à demi-voix pour m'étourdir, bredouillant comme un prêtre qui rabâche son bréviaire, me fourrant les doigts dans les oreilles comme un gosse qui s'aperçoit, à la dernière minute, qu'il ne sait pas un mot de sa leçon.
C'est peut-être la dernière chose que je lis, pour longtemps, après tout, ce roman sans queue ni tête, cette élucubration inepte. Pendant trois ans, probablement, il me faudra vivre d'une véritable vie de brute, sans autre distraction intellectuelle que la lecture du Code pénal collé, comme une menace, à la fin de mon livret.
Le jour commence à paraître. J'entends les conducteurs qui appellent les chevaux et qui traînent les harnachements. L'artillerie ne fournira que trois prolonges pour le convoi. Elles sont attelées; elles sont prêtes à partir. Un maréchal des logis vient me chercher. La nuit m'a semblé bien longue, mais je ne puis d'empêcher de dire:
—Déjà!
Oui, déjà. Il faut grimper à la Kasbah pour prendre les chargements et se joindre aux arabas de l'Administration et aux mulets de bât des tringlots.
—Croyez-vous qu'on va me laisser libre jusqu'à Zous-el-Souk?
—Je ne sais pas, mais je crains bien que non, me répond le sous-officier en montant la rampe qui mène à la vieille forteresse. On m'a donné l'ordre de vous conduire à la gendarmerie.
A la gendarmerie? Pourquoi faire?