—Tu as tort de t'emporter comme cela contre les hommes, me dit Queslier le soir, lorsque je lui fais part de l'amertume de mes réflexions. Il ne faut pas s'en prendre aux individus; il faut s'attaquer au système.
Le système, il y a longtemps qu'il le connaît et qu'il le déteste, cet ouvrier qui sait tout au plus ce qu'on enseigne à l'école primaire, mais qui a appris, à l'école de la misère, à penser bien et à voir juste. Il m'a expliqué, verset par verset, le texte de cet évangile que j'avais à peine feuilleté, dans mon dédain bourgeois, et dont les chapitres sont écrits avec le sang et les larmes des Douloureux,—quelquefois avec leur fiel.
Je comprends aujourd'hui bien des choses que je ne m'expliquais pas hier.
Je sais que les Compagnies de Discipline, les ateliers de Travaux Publics, sont la conséquence immédiate et forcée des armées permanentes. Je sais pourquoi une pénalité énorme est suspendue au-dessus de la tête du soldat indocile et pourquoi, lorsque celui-ci est assez habile pour se dérober, lorsque la griffe ignoble de la justice militaire n'a pas pu l'agripper, au lieu de le battre de verges et de lui donner des cartouches jaunes—ce qu'on faisait autrefois—on l'envoie à Biribi,—ce qui est pire. Je sais pourquoi la société bourgeoise qui, pour sauvegarder ses intérêts, fait d'un citoyen un soldat, fait d'un soldat un forçat le jour où celui-ci essaye de secouer le joug de la discipline écrasante qui l'humilie et l'abruti. C'est parce qu'elle a besoin, comme toutes les sociétés usurpatrices, d'appuyer sa domination sur la terreur, parce qu'elle a besoin de se faire craindre sous peine de perdre son prestige et de risquer l'écroulement.
Ce qu'elle veut, à tout prix, c'est une obéissance passive et aveugle, un abrutissement complet, un avilissement sans bornes, l'obéissance de la machine à la main du mécanicien, la soumission du chien savant à la baguette du banquiste. Prenez un homme, faites-lui faire abnégation de son libre-arbitre, de sa liberté, de sa conscience, et vous aurez un soldat. Aujourd'hui, à la fin du dix-neuvième siècle, quoi qu'on en dise, il y a autant de différence entre ces deux mots: soldats et citoyens, qu'il y en avait au temps de César entre ces deux autres: Milices et Quirites.
Et cela se conçoit. L'armée, c'est la pierre angulaire de l'édifice social actuel; c'est la force sanctionnant les conquêtes de la force; c'est la barrière élevée bien moins contre les tentatives d'invasion de l'étranger que contre les revendications des nationaux. Les soldats, ces fils du peuple armés contre leur père, ne sont ni plus ni moins que des gendarmes déguisés. Au lieu d'une culotte bleue, ils portent un pantalon rouge. Voilà tout. Le but de leurs chefs, les souteneurs de l'État, est d'obtenir d'eux, textuellement, «une obéissance absolue et une soumission de tous les instants, la discipline faisant la force principale des armées.»
Or, la discipline—on l'a dit—la discipline, c'est la peur. Il faut que le soldat ait plus peur de ce qui est derrière lui que de ce qui est devant lui; il faut qu'il ait plus peur du peloton d'exécution que de l'ennemi qu'il a à combattre.
C'est la peur. Le soldat doit avoir peur de ses chefs. Il lui est défendu de rire lorsqu'il voit Matamore se démasquer et Tranche-Montagne se métamorphoser en Ramollet. Il lui est défendu de s'indigner quand il voit commettre ces vilenies ou ces injustices qui vous soulèvent le coeur. Il lui est défendu de parler et même de penser, ses chefs ayant seuls le droit de le faire et le faisant pour lui.
Et s'il rit, s'il s'indigne, s'il parle, s'il pense, s'il n'a pas peur, alors malheur à lui! C'est un indiscipliné: disciplinons-le! c'est un insurgé: matons-le! Donnons un exemple aux autres!—Au bagne!—A Biribi!
Oui, cela, je le sais maintenant. Je le sens.—Je l'ai senti tout d'un coup, si brusquement que j'en suis tout troublé. La fouille où s'est effondré l'échafaudage branlant de mes vieilles idées bourgeoises, je n'ose encore la combler avec de nouvelles croyances. Je suis un converti, mais je ne suis pas un convaincu.