—Il faut s'attaquer au système, répète Queslier, rien qu'au système. Vois-tu, lorsque le peuple saura bien ce que c'est que les armées permanentes, quand il saura qu'il est de son intérêt de jeter bas cette institution qui le ruine, quand il comprendra que ceux qui vivent de l'état militaire ne forment qu'une caste établie sur des préjugés et des intérêts égoïstes, il n'en aura pas pour longtemps... Un quart d'heure de réflexion et une heure de colère...
Je hoche la tête. Je crois que pour arracher de leurs gonds les portes de l'enfer social, la colère ne suffit point. C'est la Foi qu'il faudrait.
—Alors, tu penses que le peuple n'a pas la foi? Tu ne crois pas au peuple?
Pas trop. Il passera de l'eau sous les ponts, j'en ai peur, avant qu'il prenne le parti de ne plus réserver ses adorations aux idoles qui boivent ses sueurs et son sang. Et je crains bien que ses admirations et son respect n'aillent longtemps encore à l'être empanaché, bariolé, couvert de clinquant,—reître, condottiere, soudard ou soldat,—à celui qui a été l'Homme d'Armes, et qui devient aujourd'hui, par la force même des choses, le maquereau social.
VIII
—Voilà le détachement de Sandouch qui rentre! s'écrie l'Amiral, qui vient de sortir pour aller reporter les gamelles à la cuisine.
Nous nous précipitons tous hors des marabouts.
Au loin, sur la route qui, à quinze cents mètres du camp, traverse la Medjerdah, on aperçoit une longue file de mulets dont les cacolets sont chargés d'hommes. Derrière, sans ordre, marchant par petits groupes ou isolément, des soldats revêtus de la capote grise qui, de loin, paraît noire, suivent lentement, s'arrêtant parfois un instant et reprenant leur marche titubante d'ivrognes ou d'hallucinés. On dirait un cortège macabre suivi d'une procession de croque-morts ivres.
Ils arrivent, ils entrent dans le camp. Un défilé lamentable d'hommes harassés, éclopés, au teint plombé ou jaunâtre, aux yeux ternes, aux membres las. Une douzaine à peine portent leurs sacs; une quarantaine, la figure terreuse, les yeux à moitié fermés ou agrandis par la fièvre et brillant d'un éclat qui fait mal, les mains osseuses pendant au bout des bras inertes, sont juchés sur les cacolets. Il faut les prendre sous les aisselles, à deux ou trois, pour les aider à descendre; et, à peine à terre, sans se soucier des ruades des mulets, sourds aux ordres des chaouchs qui leur commandent de se lever, ils se laissent tomber au milieu du chemin, n'importe où, s'affalant comme des choses, incapables de faire un mouvement. Ils ont à peine la force de parler, ne répondant pas aux questions qu'on leur pose, demandant à boire d'une voix sourde, entrecoupée, en découvrant sous leurs lèvres violettes de longues dents jaunes que les frissons de la fièvre entrechoquent. Il faut prendre le parti de les aider à aller s'asseoir sur le soubassement en pierres d'une baraque.
Un à un arrivent les traînards, boitant, tirant la jambe, couverts de poussière, quelques-uns avec leurs pantalons et leurs capotes tout mouillés—des fiévreux qui se sont agenouillés dans l'eau, pour boire, en traversant la Medjerdah.