—Oui... oh!... peuh!... un mauvais garnement qui ne veut rien écouter. Je suis sûr que la moitié des gens qui sont là n'ont gagné leurs fièvres et leurs dysenteries que parce qu'ils ont enfreint les règlements. Ainsi, je parierais que ce Palet ne quittait pas, tous les jours, à cinq heures du soir, la tenue de toile pour endosser la tenue de drap. C'est pourtant bien prescrit. Si l'on prenait le parti de les fourrer dedans toutes les fois qu'ils n'obéissent pas, il y aurait moitié moins de malades. Il faut toujours agir avec douceur, Monsieur Dusaule, avec la plus grande douceur, la religion nous en fait un devoir, mais il faut se montrer sans pitié...

Et se tournant vers Palet qui n'a pas bougé, collé contre le mur, la tête renversée en arrière, les bras pendant le long du corps:

—Vous entendez: sans pitié! Je suis décidé à me montrer sans pitié!

Palet ne bronche pas. On dirait que ça lui est égal. Il n'a pas seulement l'air de s'apercevoir que c'est à lui qu'on fait l'honneur de parler.

Le capitaine se retourne, rageant à blanc, vers les hommes à peu près valides:

—Ceux-là se portent bien, n'est-ce pas, monsieur Dusaule! Oui..., oui..., ils ont assez bonne mine.... ils ont besoin de se nettoyer un peu..., mais... Ah! qu'est-ce que c'est que ces bâtons que j'aperçois là-bas! Voulez-vous me jeter ça!... et un peu vite! En voilà des façons! Des soldats qui se promènent la canne à la main! Qu'est-ce que votre famille dirait, si elle vous voyait? Elle serait fière de vous, vraiment!... Vous avez grand tort, lieutenant, d'autoriser ces choses-là... Allons, vous, là-bas, le dernier, vous qui claquez des dents, m'avez-vous entendu? Voulez-vous jeter ce bâton?

L'homme jette le bâton et tombe sur les genoux.

—Voyez-vous, monsieur Dusaule, voyez-vous les effets de l'usage de la canne? On s'y habitue, on ne peut pas s'en passer et, quand on vous la retire on tombe par terre... Réellement, vous n'êtes pas assez sévère... Je suis très mécontent...

Nous devons partir après-demain matin pour le Sud. A la pointe du jour, un train spécial doit venir chercher la compagnie pour la conduire à Tunis. Nous allons dans le sud de la Tunisie, paraît-il; on ne sait pas au juste à quel endroit. Depuis deux jours, tous les autres détachements sont rentrés au dépôt. Ils ont été moins éprouvés que celui de Sandouch, mais ils contiennent de fortes têtes, des individus malfaisants dont le capitaine se méfie. Il a fait réunir tous les gradés et leur a recommandé la plus grande sévérité avant le départ et pendant la route. Il a passé ensuite une revue des 350 hommes de la compagnie—hors une vingtaine dont le médecin avait demandé l'envoi à l'hôpital le plus voisin—en tenue de campagne. Cette revue a été lamentable. Au milieu d'un mouvement, des hommes tombaient comme des masses, déclaraient ne plus pouvoir se relever et restaient là; des files entières, composées d'hommes éreintés, ployant sous le poids du sac, ou de nouveaux arrivés expulsés des régiments casernés en France ou sortant de la cavalerie et non habitués à porter l'as de carreau, demeuraient honteusement en arrière. Les fusiliers venus des détachements, anciens disciplinaires, mauvaises têtes pour la plupart, profitaient de la confusion générale pour manoeuvrer d'une façon pitoyable. Le capitaine était vert de rage.

Il a ordonné pour ce soir une revue de détail. «Tout homme, a-t-il déclaré aux gradés, tout homme à qui il manquera quelque chose, si minime soit-elle, devra être mis immédiatement en prévention de conseil de guerre. Je n'admettrai aucune excuse. On ne doit rien perdre, ici, même pas une brosse à graisse, même pas un cordon de guêtre. Quand un de ces gens-là vous dit qu'il a perdu un objet quelconque, votre devoir est de lui répondre qu'il l'a vendu et de le faire passer au conseil de guerre pour vente d'un effet de grand ou de petit équipement. Je compte sur vous. Il faut être sans pitié.»