—Je n'ai rien entendu.

Le Corse s'en va, la figure blanche, les poings crispés, mâchant des Porco di Cristo!

—Tu marcheras toujours avec nous pendant les étapes, me dit l'Amiral. Sans ça, les chaouchs chercheraient à te jouer un sale tour. Ne va jamais avec ces pierrots, là-bas... Tiens, où sont-ils? on ne les voit plus.

On ne les voit plus, en effet. La route est couverte, tout au loin, de traînards qui n'ont pas l'air très pressés d'arriver à l'étape. Ils s'en vont tranquillement, deux par deux ou trois par trois, à quinze ou vingt mètres les uns des autres, s'interpellant de temps en temps en temps pour se faire part des menaces que leur ont distribuées les pieds-de-banc et pour rire à gorge déployée de l'inutilité de leurs efforts. Notre groupe est un des derniers. Et Barnoux et Rabasse, qui n'ont pas terminé leur discussion, se prennent au collet toutes les cinq minutes et s'arrêtent pour se crier d'une voix furieuse:

—Je te dis qu'il y avait un aqueduc pour amener l'eau à Carthage!

—Et moi, je te dis qu'il n'y avait que des citernes!....

—C'est trop fort! Lis Flaubert!

—Flaubert s'est trompé!

Nous avons mis plus de six heures pour faire les dix-huit kilomètres de l'étape.

—Nous allons voir si ça se passera comme ça après le débarquement à Gabès, siffle entre ses dents serrées le capitaine qui, à cheval, assiste à l'arrivée des retardataires qu'il dévisage comme pour les reconnaître au besoin.