Je lui raconte des histoires quelconques; je lui parle d'un individu qui ne voulait pas ôter sa chemise pour passer la visite et d'un autre qui avait oublié de retirer ses bottes. Je trouve vraiment ces petits incidents très drôles. J'en ris aux éclats, je m'en tiens les côtes. Mon père se contente de sourire; un sourire jaune. Il faut pourtant être gai, que diable! Il faut arriver à lui faire croire que je ne suis pas trop mécontent de mon sort, que je pars de bon coeur, que la nouvelle vie que je vais mener ne m'inspire pas la moindre répulsion. Je me bats les flancs pour le dérider; je ridiculise les passants; je me moque d'un marchand de coco qui agite sa crécelle malgré la saison, et d'un monsieur qui, sur une impériale d'omnibus, bat la semelle avec rage.

Rien n'y fait. Mes éclats de rire et mes explosions de gaîté ratent comme des fusées mouillées dont la baguette retombe piteusement à terre; et, quand je quitte mon père, au bureau des tramways, il me serre les doigts un peu fort dans sa main moite et me dit: «A demain» avec une voix mouillée. Je le regarde s'éloigner, voûté, appuyé sur sa canne, triste et las...

—Courcelles! En voiture!

Je grimpe sur l'omnibus. Je vais au parc Monceau, A côté du parc Monceau, tout au moins, où habite mon oncle, avec sa femme et sa fille.

Mon oncle, c'est une pompe à morale. Une pompe à morale vieux jeu, avec un cylindre apostolique, un piston prud'hommesque, une soupape système Guizot et une soupape système Berquin.

Ma tante, elle, ne moralise pas pour son compte. Mais, lorsque son mari dogmatise, elle approuve. Et ma cousine ratifie.

Que trouvez-vous à redire à ça?—Absolument rien, n'est-ce pas?

Mais moi qui suis en proie à une irritation croissante, moi dont les nerfs agacés frémissent et se contractent, comme les muscles mis à nu d'un animal sous l'influence d'un courant électrique, à toutes les paroles de consolation et d'encouragement bêtes qu'on me prodigue depuis deux jours, moi qui sens bouillonner dans mon cerveau une colère dont je ne m'explique pas la cause mais dont je serais bien aise de me décharger sur quelqu'un, j'y trouve quelque chose à redire. Et je suis décidé, absolument décidé, à ne pas me laisser faire de morale et à jeter plutôt par-dessus bord, comme un chargement inutile, tous les sentiments affectueux—tous!—qui m'unissent à cette branche respectable de ma famille.

Je brusque les choses. J'entre chez mon oncle en criant:

—Je viens de m'engager!