—Alignez les crosses! alignez les crosses! Sergents, veillez à l'alignement des crosses! Ils resteront sac au dos tant que l'alignement ne sera pas correct! Rappelez-vous que, pendant la marche, je ne veux pas qu'il soit prononcé un seul mot.
—Est-ce qu'il est permis de boire, mon capitaine? crie l'Amiral, à la seconde pause, comme le kébir renouvelle ses recommandations.
—Non! On ne boit pas en route! L'eau coupe les jambes!
Un éclat de rire énorme, homérique, secoue la compagnie d'un bout à l'autre.
—Rompez faisceaux! En avant..., marche!
—Ça nous fera dix kilomètres sans pause, ricane l'Amiral, mais il ne sera pas dit qu'on s'est fichu de la gueule des Camisards sans qu'ils rendent la pareille.
—Voulez-vous vous taire? crie un sergent qui marche à deux pas de nous.
Des grognements sourds lui coupent la parole. La révolte commence à gronder, en effet, dans les rangs de ces hommes que l'on mène comme des chiens depuis trois heures, qui, exaspérés maintenant, deviennent insensibles à la fatigue, ne sentent plus le poids du sac, et qui, tout en tordant leurs doigts crispés sur la crosse de leurs fusils, lancent aux chaouchs qui marchent à côté d'eux, l'oeil morne, des regards effrayants. Ils vont à grands pas, maintenant, irrités, rageurs, sombres, comme les bêtes cruelles, mises en fureur par les coups de fouet et les coups de fourche des valets, réveillées de leur abattement par le cinglement des cravaches, et qui rôdent à grandes enjambées dans leurs cages, voyant rouge, n'attendant que l'arrivée du dompteur pour lui sauter à la gorge. Il ne faut plus qu'une goutte d'eau pour faire déborder le vase, qu'une chiquenaude pour faire éclater les colères qu'on contient encore à grand'peine. Cette goutte d'eau, la versera-t-on? La donnera-t-on, cette chiquenaude? Non, car à douze cents mètres à peine on aperçoit les roseaux et les hautes herbes qui bordent le petit ruisseau le long duquel nous allons camper...
Eh bien! si... Tout d'un coup, le sifflet du capitaine se fait entendre.
—Halte!