On fait du pas gymnastique sur place. On n'avance point d'une semelle.

—Sergents! hurle le capitaine, ces hommes-là ne veulent pas marcher? Vous avez droit de vie et de mort sur eux! Vous avez des revolvers, faites-en usage: brûlez-leur la cervelle!

Brusquement le tumulte s'apaise. Et, au milieu du silence effrayant, on entend le bruit sec que font les fusils qu'on arme.

Le capitaine est tout pâle. Le lieutenant Dusaule s'approche de lui et lui parle à voix basse. Il pique son cheval et part au galop.

Nous nous précipitons sur un mulet chargé des sacs des pieds-de-banc. Les sacs sont jetés à terre et Palet hissé sur le mulet. Les chaouchs ramassent leurs sacs et en passent les courroies sur leurs épaules, au milieu des éclats de rire, tandis que la compagnie, débandée, en désordre, chantant et hurlant, se dirige vers le ruisseau...

—C'est égal, me dit Queslier en arrivant à l'étape, je regrette bien qu'aucun des chaouchs n'ait eu le coeur de décharger son revolver. Ah! quel dommage! quel dommage!... Ça commençait si bien!...

—Il est regrettable en effet, dit Barnoux du ton le plus tranquille, que le départ précipité du principal acteur ait fait manquer le dernier acte. C'est un drame qui se termine en comédie.

Desinit in piscem, approuve Rabasse. C'est vraiment bien malheureux...

—Ce qu'il y a de sûr, s'écrient le Crocodile et l'Amiral, c'est que le capiston ne nous y repincera pas demain, à sa petite promenade en colonne. Il peut se taper, s'il compte sur nous...

Dans la soirée, le médecin de la compagnie, qui était resté à Gabès, est arrivé au camp avec le lieutenant-trésorier. Il s'est assis devant la tente du capitaine et a fait sonner la visite. C'est un petit freluquet, tout récemment sorti du Val-de-Grâce, très fier de son méchant galon d'or qui lui donne le droit d'estropier les gens au nom de la discipline et de leur faire prendre de l'ipécacuanha pour la plus grande gloire du drapeau.