Et, si le malheureux fait entendre une plainte, si la souffrance lui arrache un cri, on lui met un bâillon; on lui passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrière la tête avec une corde. Quelquefois—car il faut varier les plaisirs—les chaouchs préfèrent le mettre à la crapaudine. Rien de plus facile. Les fers des mains sont terminés par un anneau. On passe dans cet anneau une corde qu'on fait glisser autour de la barre; on tire sur la corde et on l'attache au moyen d'un ou de plusieurs noeuds au moment précis où les poignets du patient sont collés à ses talons.

Ils sont trois, là-bas, tout au bout du ravin, qui sont aux fers depuis plusieurs jours déjà, attachés comme on n'attache pas des bêtes fauves, les membres brisés, dévorés le jour par les mouches, la nuit transis de froid, mangés vivants par la vermine. Ils nous ont demandé, quand nous avons pris la garde, de verser un peu d'eau, par pitié, sur leurs chevilles en sang et sur leurs poignets gonflés et bleuis. Le Corse les a menacés, pour toute réponse, de leur mettre le bâillon s'ils disaient un mot de plus. Il a fallu que j'aille, tout à l'heure, à pas de loup, verser le contenu d'un bidon sur les chairs tuméfiées et meurtries de ces misérables qu'on torture, au nom de la discipline militaire, avec des raffinements de barbarie dignes de l'Inquisition.

Et maintenant, en écoutant leurs plaintes douloureuses et le grincement des fers qu'ils font crier en essayant de se retourner, je pense à toutes sortes de choses atroces qui m'ont été racontées, là-haut, par des hommes sur lesquels s'est exercée, depuis de longues années, la férocité des buveurs de sang. Les ateliers de Travaux Publics, les Pénitenciers militaires... tous ces bagnes que remplissent des tribunaux dont les sentences iniques eussent indigné Torquemada et fait rougir Laubardemont; ces bagnes dans lesquels les condamnés doivent produire une somme de travail déterminée par la cupidité des garde-chiourmes, intéressés aux bénéfices; ces bagnes dans lesquels les ressentiments des chaouchs se traduisent par des punitions épouvantables: trente, soixante jours de cellule, avec une soupe tous les deux jours; les fers aux pieds, aux mains, la crapaudine, le Camisard. Le Camisard, un supplice qui dépasse en horreur tout ce qu'on pourrait imaginer: le détenu a les pieds pris dans des pédottes scellées au mur de sa cellule; on lui passe une camisole qui lui maintient derrière le dos les bras qu'on tire verticalement et qu'on attache à un anneau scellé aussi au mur à la hauteur de la tête; à cet anneau pend un collier qui enserre le cou. Il reste là, le patient, pendant quatre ou huit jours, au régime, au quart de pain, satisfaisant ses besoins sous lui, dormant debout...

Et le fort Barreau, dont on lit périodiquement le régime dans les Pénitenciers, et où sont envoyés les détenus contre lesquels ont été épuisées toutes les mesures disciplinaires! Quatre-vingt-dix jours de cellule au quart de pain, dans une casemate absolument nue, avec bastonnades, aspersion de cellule, au moindre mot, au moindre signe! Un régime tellement atroce que les malheureux qui doivent le subir y résistent à peine un mois et, épuisés, anémiés, tués à petit feu, doivent être dirigés sur un hôpital dont ils ne sortent, neuf fois sur dix, que les pieds en avant...

Ah! bon Dieu! Et dire qu'on a aboli le servage, la torture et les oubliettes!...

J'ai pensé toute la nuit à ces monstruosités.

Le lendemain matin, quand j'ai pris la faction, à six heures, les prisonniers s'alignaient, un énorme sac au dos, pour le peloton.

Ils sont huit.

—Garde à vos! crie Bec-de-Puce en sortant de sa tente, le revolver au côté.

Et il passe devant le rang, inspectant la tenue, soulevant les sacs, pour s'assurer qu'ils ont bien le poids réglementaire—un poids incroyable.