—Pourquoi n'avez-vous pas astiqué les boutons de votre capote, vous?
—Parce que j'ai peur de les user.
—Comment vous appelez-vous, déjà?
—Hominard.
—Bien, Vous aurez huit jours de salle de police avec le motif. Vous verrez si ça fait des petits.
—Pourvu qu'ils soient moins vilains que toi, c'est tout ce qu'il me faut.
Le chaouch ne répond pas. Il fait mettre baïonnette au canon et commande du maniement d'armes en décomposant:
—Portez armes!... Deux!... Trois!
Et il espace ses commandements! Chaque mouvement dure plus de cinq minutes. C'est qu'il est fait depuis longtemps, le pied-de-banc, à ces luttes quotidiennes entre gradés et disciplinaires qui, outrés, poussés à bout, se fichant de tout excepté du conseil de guerre, ont appris par coeur le code pénal et font essuyer à leurs bourreaux toutes les avanies, tous les outrages que la loi n'a pas prévus. Ce sont eux qui ont imaginé de ne jamais parler aux chaouchs qu'en les tutoyant, le tutoiement étant considéré comme un acte d'indiscipline, mais non comme une injure. Ils n'iront jamais, ceux-là, traiter un gradé d'imbécile; mais ils lui diront, vingt-cinq fois par jour que, sur cent individus, lui compris, quatre-vingt-dix-neuf sont doués d'une intelligence de beaucoup supérieure à la sienne. Ils répondront à ses coups de fouet par des coups d'épingle et à ses brutalités par des vexations sanglantes. Picadores qui ont entrepris d'exciter le taureau et de le mettre en rage en le piquant d'aiguillons, sans que jamais la pointe acérée s'enfonce dans les chairs et fasse jaillir le sang.
Le chaouch, les dents serrées, reçoit, sans rien dire, les quolibets et les railleries qui le font blêmir et les offenses qui le font trembler de colère. D'une voix saccadée, il continue à commander du maniement d'armes, en espaçant les temps de plus en plus. Il a l'air d'attendre quelque chose qui ne vient pas, et il attend, en effet. Il sait que la comédie se termine parfois en drame, et qu'il suffit d'un instant d'oubli pour que l'un des malheureux qu'il esquinte laisse échapper une parole un peu trop vive ou une exclamation irréfléchie. Il sait que, vaincu par la fatigue, à bout de forces, l'un d'eux refusera peut-être de continuer le peloton. C'est le conseil de guerre: cinq ans, dix ans de prison dans le premier cas, deux dans le second. Alors, il se frottera les mains; il pourra s'arracher, pendant quelque temps, au pays perdu où il exerce son ignoble métier; comme témoin à charge, il accompagnera sa victime à Tunis, où siège le tribunal; là, il pourra s'amuser. Et il oubliera, entre les bouteilles d'absinthe et les filles à quinze sous, le malheureux qui gémit dans une cellule, seul avec la vision terrible de sa vie brisée.