Je voudrais vous le faire connaître, au physique, comme je vous l'ai présenté au moral. Mais, voila, c'est bien difficile; et je ne sais pas trop comment dire: Petit, noueux, des genoux qui font des avances et des épaules qui demandent l'aumône, un nez en patère et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire en guise de bras, des pieds à rebords et plats comme des égouttoirs à pépins — il me donne l'idée d'un porte-manteau rabougri, d'un porte-manteau pour culs-de-jatte.

Comme j'ai eu raison de me raccrocher à lui, d'avoir foi en son expérience! Il m'a fait voir des choses que je ne soupçonnais pas; non, je n'aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi compliquées…

— Ne doutez pas du succès définitif, me dit-il en m'accompagnant jusqu'à la porte. L'étude des causalités des mentalités actuelles, basée sur la comparaison raisonnée des modalités des cérébralités, m'a profondément persuadé de la fatalité du triomphe de l'Idée. Quant à prévoir certaines éventualités, dans un délai plus ou moins bref, ce m'est impossible; il faudrait me livrer à des travaux considérables, et le temps me manque. Je ne suis qu'un homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec certitude où nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la même précision la meilleure route à suivre.

C'est malheureux. C'est justement ce que je voulais savoir… Enfin, malgré tout, c'est très beau, ce que m'a dit Balon. Et puis, il parle si bien! Presque aussi bien qu'il écrit. La modalité, la causalité, la céré…céri… Oh! c'est très beau.

Je ne serais pas fâché, cependant, si Talmasco se montrait plus explicite. Il faudra que je lui pose des questions catégoriques, dès que j'arriverai chez lui.

Tiens! j'y suis.

Sa femme vient m'ouvrir et m'introduit. Et, une minute après, Talmasco apparaît en personne. Je lui pose des questions catégoriques.

— Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas vous cacher que l'Anarchie traverse une crise en ce moment; mais cette crise, croyez-le, ne sera que passagère…

Talmasco, qui pourtant est un libertaire déterminé, a plutôt l'allure d'un bourgeois bien élevé; son existence, paraît-il, est aussi des plus bourgeoises. Son geste hésitant, sans ampleur, lui donne l'aspect, quand il parle, d'un nageur inexpérimenté. Il a la voix de ces chantres d'une chapelle romaine qui n'entonnent leur premier cantique qu'après avoir fait trancher certaines difficultés d'organe par la main de praticiens spéciaux.

— L'Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu'ici, continue-t- il, le grand principe de la fraternité. Avec la solidarité pour base, voyez-vous, l'Idée eût été invincible et nous n'aurions point assisté, ainsi que cela est arrivé trop souvent, à des spectacles plutôt regrettables. Je parle de la solidarité la plus large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous et certains groupements socialistes que nos théories ont déjà séduits. Ah! si nous avions pu nous entendre, tout ce que nous aurions pu faire dans les syndicats ouvriers!… C'est si beau, si grand, si puissant, la fraternité! Ce sentiment-là… Mais on sonne; permettez-moi d'aller ouvrir.