Il me reçoit fort aimablement. Son abord n'est pas des plus sympathiques, pourtant; il donne plutôt l'impression d'un pince- maille agité, d'un fesse-mathieu perplexe, d'un de ces parents pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui bourrent leur paillasse, d'un vilain tondeur d'oeufs. Mais ses manières sont tellement accueillantes! Il me met tout de suite à mon aise; de telle façon, même, que je suis obligé de me déclarer un peu confus.

— La confusion! dit Balon en souriant. Je ne connais que ça; c'est quand on prend une chose pour une autre. Ça arrive tous les jours. Ainsi, pour ne vous citer qu'un fait, on me confond à chaque instant, moi, Balon le psychologue, avec M. Talon le sociologue. Qu'y voulez-vous faire?… Que les gens continuent, si cela les amuse. Je ne suis, moi — et je tiens à le dire bien haut, car je prise avant tout la modestie — qu'un homme de science. Je m'occupe exclusivement des causalités, des modalités, des cérébralités, des mentalités, des…

Oui, oui, je ne l'ignore pas. C'est même étonnant qu'un écrivain puisse s'intéresser à tant d'aussi belles choses. Quelle cervelle il doit avoir, ce Balon! Et je ne crois pas trouver une meilleure occasion de lui présenter mes félicitations au sujet de sa Cérébralité soldatesque.

— Ne m'étouffez pas sous les compliments, répond-il. Contentez- vous de dire que c'est une oeuvre. Un chef-d'oeuvre, si vous voulez; et n'en parlons plus. Ah! messieurs les militaires ont passé de mauvais quarts d'heure à l'époque où a paru mon livre. Les militaires! Des pillards sanguinaires, tous!… Des bouchers! D'horribles bouchers!…

Des bouchers! Brrr!!!… Il faut l'entendre prononcer ce mot-là. Comme on voit bien qu'il a l'horreur de la viande! Comme on le devine, comme on le sent — et comme on n'a pas tort! — Car Balon n'est pas seulement un psychologue et un homme de science; c'est encore un végétarien. Les légumes et les oeufs constituent ses aliments: le lait est sa boisson. Bénédictin de la Cause, anachorète de la Sociale, moine du Progrès, confesseur de la Foi vivifiante, il n'a nul besoin de fouetter ses convictions avec des excitants vulgaires et de piquer sa pensée libre de l'aiguillon des stimulants équivoques. L'ébullition d'un potage aux herbes lui donne la note exacte de l'effervescence des désirs libertaires; des oeufs brouillés symbolisent pour lui l'état présent de la Société, dédaigneuse de l'harmonie nécessaire; des salsifis, blancs au-dedans et noirs dehors, lui représentent le caractère de l'homme dont la bonté native ne fait point de doute pour lui; il retrouve, dans le va-et-vient d'une queue de panais agitée par le vent, tous les frémissements de l'âme moderne; et c'est dans du lait écrémé, image de la science, imparfaite, hélas! qu'il cherche à étancher sa soif de progrès et de liberté.

Vie frugale, méthode de travail simplifiée, voilà le système de Balon. Simplifiée! Que dis-je? Réduite à sa plus simple expression. Car Balon a un procédé à lui. Je le connais, mais n'attendez point que je vous en fasse part. Le libraire qui lui fournit à forfait les vieux journaux qu'il découpe, et l'épicier qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.

Aussi, ça tient, ce que fait Balon. C'est épais et solide. Il n'a rien inventé, je l'accorde. Mais il vous présente les choses d'une façon tellement inattendue! C'est presque l'histoire de l'oeuf de Colomb. Omne ex ovo. Quel oeuf!

Balon est un pondeur. Il a déjà fait, des parasites de la Société, plusieurs vigoureuses peintures — à la colle. — De plus, c'est un couveur; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit, dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que l'Idée marche. Certains écumeurs ne seront pas contents, peut- être. Qu'ils tremblent des aujourd'hui, comme ils l'ont fait si souvent déjà — car c'est l'effroi des exploiteurs et la terreur des soudards, cet homme de science refusé au conseil de révision, ce psychologue qui dissèque les âmes aussi froidement qu'il découpe son papier, qu'un verre de vin fait pâlir et qui cane devant un bifteck!

Balon est convaincu de l'excellence des théories anarchistes. Il me le déclare hautement. Certaines de ses phrases respirent la bataille, semblent saupoudrées de salpêtre. Balon, lui, à force de s'abreuver de laitage, a pris, plutôt, une odeur d'érable; il fleure la crèche, il sent la nourrice sur lieux…

Pas de blague! Cette nourrice-là, si sèche qu'elle paraisse, allaitera les générations futures; et c'est à ses mamelles bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah! Balon, biberon de vérité, homme de science, alma mater!…