Allez donc vous moquer des prédictions et rire des cartomanciennes! Il n'y a pas cinq minutes que je me promène sur le boulevard, quand j'aperçois-le jeune homme triste. En croirai- je mes yeux? Il est accompagné de l'homme de robe. Philosophe, juge ou professeur, je ne sais pas; mais homme de robe, c'est certain, bien que la robe s'écourte en redingote noire, en redingote à la papa. Ah! homme de robe, tu as une bien vilaine figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d'eau de Seine et ta grande barbe noire!
Quant au jeune homme triste, il n'y a pas à s'y tromper, c'est Édouard Montareuil en personne. Il vient à moi la main tendue, se dit très heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et, après que je lui ai rendu la pareille, me présente l'homme de robe.
— Monsieur le professeur Machin, criminaliste.
Saluts, poignées de mains, petite conversation météorologique; après quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans les profondeurs d'un café.
Et comment se porte Mme Montareuil? Pas trop mal, bien qu'elle soit toujours en proie, depuis ce malheureux événement — vous savez — à une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette mélancolie? Mon Dieu! oui; il ne s'en défend pas. Le coup l'a profondément touché; il ne s'est pas marié; il porte sa virilité en écharpe. N'a-t-il point essayé de réagir? Si; il a fait des tentatives héroïques, mais sans grand succès. Cependant, comme le chagrin, même le mieux fondé, ne doit pas condamner l'homme à l'inertie; comme il faut payer à ses semblables le tribut de son activité, Édouard Montareuil s'est décidé à agir vigoureusement, à se lancer à corps perdu dans le tourbillon des entreprises modernes. Il a fondé une Revue.
— La «Revue Pénitentiaire.» N'en avez-vous pas vu le premier numéro, qui a paru le mois dernier? Il a été fort bien accueilli.
Je suis obligé d'avouer que j'étais à l'étranger, vivant en barbare, très en dehors, hélas! du mouvement intellectuel français.
— Ah! Monsieur, déclare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu. L'apparition de la «Revue Pénitentiaire» a été l'événement du mois. C'est un gros succès.
J'en doute un peu, car enfin… Mais Montareuil me démontre que j'ai le plus grand tort. Même au point de vue pécuniaire, sa Revue est un succès; grâce à certaines influences qu'il a su mettre en jeu, tous les employés et gardiens des prisons de France et de Navarre ont été obligés de s'y abonner et, le mois prochain, tous les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter. N'est-ce pas une excellente manière de fournir à ces dévoués serviteurs de l'État le passe-temps intellectuel qu'ils méritent?
J'en frémis. Et quel moyen de répression, aussi, contre les pauvres diables qui gémissent sous leur trique! Si les prisonniers ou les forçats font mine de se mal conduire, on ne les menacera plus de les fourrer au cachot. On leur dira: «Si vous n'êtes pas sages, nous vous condamnerons à lire la Revue que lisent vos gardiens.» Ah! les malheureux! Leur sort n'est déjà pas gai, mais… Le criminaliste interrompt mes réflexions.