— Le Code est formel!

J'écoute ça, plein d'une sombre admiration pour l'autorité souveraine et mystérieuse du Code, un peu terrifié aussi — et en mangeant mes ongles. — C'est une habitude que rien n'a pu me faire perdre, ni les choses amères dont on me barbouille les doigts, quand je dors, et qui me font faire des grimaces au réveil, ni les exhortations, ni les réprimandes; mais mon, grand-père, en un clin d'oeil, m'en a radicalement corrigé.

— Il ne faut pas manger tes ongles, m'a-t-il dit. Il ne faut pas manger tes ongles parce qu'ils sont à toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux; mais les tiens sont ta propriété, et ton devoir est de conserver ta propriété.

J'ai écouté mon grand-père et j'ai perdu ma mauvaise habitude.
Peut-être que le Code est formel, pour les ongles.

J'ai voulu m'en assurer, un, jour, quand j'ai été plus grand; voir aussi ce que c'est que ce livre qui résume la sagesse des âges et condense l'expérience de l'humanité, qui décide du fas et du nefas, qui promulgue des interdictions et suggère des conseils, qui fait la tranquillité des bons et la terreur des méchants.

On m'avait envoyé, pendant les vacances, passer quelques jours chez mon grand-père. Une après-midi, j'ai pu m'introduire sans bruit dans la bibliothèque, saisir un Code, le cacher sous ma blouse et me réfugier, sans être vu, derrière le feuillage d'une tonnelle, tout au fond du jardin.

Avec quel battement de coeur j'ai posé le volume sur la table rustique du berceau! Avec quelles transes d'être surpris avant d'avoir pu boire à ma soif à la source de justice et de vérité, avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments indicibles! Le voile qui me cache la vie va se déchirer tout d'un coup, je le sens; je vais savoir le pourquoi et le comment de l'existence de tous les êtres, connaître les liens qui les attachent les uns aux autres, les causes profondes de l'harmonie qui préside aux rapports des hommes, pénétrer les bienfaisants effets de ce progrès que rien n'arrête, de cette civilisation dont j'apprends à m'enorgueillir. Non, Ali-Baba n'a point éprouvé, en pénétrant dans la caverne des quarante voleurs, des tressaillements plus profonds que ceux qui m'agitent en ouvrant le livre sacré! Non, Ève n'a pas cueilli le fruit défendu, au jardin d'Eden, avec une émotion plus grande; le Tentateur ne lui avait parlé qu'une seule fois de la saveur de la pomme — et il y a si longtemps, moi, que j'entends chanter la gloire du Code, du Code qui est formel!

Je lis. Je lis avec acharnement, avec fièvre. Je lis le Contrat de louage, le Régime dotal, beaucoup d'autres choses comme ça. Et je ne sens pas monter en moi le feu de l'enthousiasme, et je ne suis point envahi par cette exaltation frénétique que j'attendais aux premières lignes. Mais ça va venir, je le sais, pourvu que je ne me décourage pas, que je persévère, que j'aille jusqu'au bout. Du courage!»Le mur mitoyen…»

— Qu'est-ce que tu fais là?

Mon grand-père est devant moi. Il est entré sans que j'aie pu m'en apercevoir, tellement j'étais absorbé.