Il y va. Il se retire après de nombreux compliments et de grandes protestations d'amitié. Montareuil m'apprend qu'il voudrait avoir ma copie dans cinq ou six jours. Il l'aura. Sur cette assurance, nous sortons tous deux du café et, trois minutes après, il me quitte. Il sait que Paris est menacé d'une épidémie de coqueluche, et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de seringue.
La «Revue Pénitentiaire» a paru; et mon article a fait sensation. Je l'avais intitulé: «De l'influence des tunnels sur la moralité publique.» J'y étudiais l'action heureuse exercée sur l'esprit de l'homme par le passage soudain de la lumière aux ténèbres; j'y montrais comme cette brusque transition force l'être à rentrer en soi, à se replier sur lui-même, à réfléchir; et quels bienfaisants résultats peuvent souvent être provoqués par ces méditations aussi subites que forcées. J'y citais quelques anecdotes; l'une, entre autres, d'un criminel invétéré qui, à ma connaissance, avait pris le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du Père- Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et je présentais un exposé comparatif de la moralité des différents peuples, que je plaçais en regard d'un tableau indiquant la fréquence ou la rareté des oeuvres d'art souterraines sur leurs réseaux ferrés. J'attribuais la criminalité relativement restreinte de Londres à l'usage constant fait par les Anglais du Metropolitan Railway. Je démontrais que le manque de conscience qu'on peut si souvent, hélas! reprocher aux Belges, ne saurait, être imputé qu'à la disposition plate du pays qu'ils habitent et qui ne permet guère les tunnels. Je prouvais que la haute moralité de la Suisse, contrée accidentée, provient simplement de ce que les trains, à des intervalles rapprochés, s'y enfoncent sous terre, reparaissent au jour et s'engouffrent de nouveau dans les excavations béantes à la base des majestueuses montagnes. J'exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, même dans ses applications les moins idéales, arrive à améliorer la moralité des nations. Je préconisais la création immédiate d'un métropolitain souterrain à Paris. Je disais beaucoup de mal des passages à niveau, qui n'inspirent aux voyageurs que des pensées frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que lorsqu'il me plaît, je finissais par un éloge pompeux du maître Lombroso, où je mettais en pleine lumière son plus grand titre de gloire: sa tranquille audace à donner doctoralement l'explication du crime sans prendre la peine de le définir. «Imitons-le, disais- je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu'en puissent dire des sophistes peut-être intéressés; et, comme Lombroso, il faut en laisser la définition à la mûre expérience des gendarmes, ces anges-gardiens de la civilisation.»
En vérité, cette étude, qui est mon début littéraire, a fait beaucoup de bruit. Elle m'a valu de nombreuses lettres, toutes flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre d'auteur. Elle est d'une petite dame qui m'apprend qu'elle éprouve généralement des sensations plus agréables que morales sous les tunnels, lorsqu'elle voyage sans son mari et qu'un Monsieur sympathique s'est installé dans son wagon. Quelque hystérique…
Mon article m'a procuré aussi le plaisir d'une visite; celle de Jules Mouratet, un de mes camarades de collège, que j'avais perdu de vue depuis longtemps déjà, et que je croyais employé au ministère des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis; il me l'apprend lui-même. Il n'est plus employé, mais fonctionnaire — haut fonctionnaire. — Il est à la tête de la Direction des Douzièmes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement s'est récemment décidé à créer au ministère des Finances, en raison de l'habitude prise par les Chambres de ne voter les budgets annuels qu'avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah! il a de la chance, Mouratet! Le voilà, à son âge, Directeur des Douzièmes Provisoires; et, même, il sera bientôt député, car toute l'administration française, me dit-il à l'oreille, n'est qu'une immense agence électorale, et l'expérience qu'il a acquise dans ses fonctions rend sa présence indispensable au Parlement, lors de la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude, chaque année, s'il convient d'en reculer le vote jusqu'à la Trinité, ou simplement jusqu'à Pâques. Heureux gaillard!
Nous dînons ensemble au cabaret, en garçons, bien qu'il soit marié.
— Oui, mon cher, depuis plus de trois ans. Avec une petite femme charmante, jolie, instruite, spirituelle, et dévouée, dévouée! Un caniche, mon cher! Et adroite, avec ça… on dirait une fée… Elle sait tirer parti de tout; elle ferait rendre vingt francs à une pièce de cent sous… On me le dit quelquefois: «Votre intérieur est ravissant, et Mme Mouratet est une des femmes les mieux habillées de Paris.» C'est vrai, mais je ne sais pas comment elle peut s'y prendre… Cela tient du prodige, absolument.
— Vois-tu, dis-je — car nous avons repris tout de suite le bon tutoiement du collège — vois-tu, les femmes ont des secrets à elles. Il y a des grâces d'état, et de sexe.
— Tout ce que je sais, répond Mouratet, c'est que le mariage m'a porté bonheur; tout me réussit, depuis que j'ai convolé en justes noces. Certes, il y a trois ans, je n'aurais jamais espéré avoir à l'heure qu'il est la situation que j'occupe.
— Le fait est que tu es déjà, et que tu vas devenir sous peu encore davantage, un des piliers de la République.
— Ah! dit Mouratet, on lui reproche bien des choses, à cette pauvre République! Mais n'est-ce pas encore le meilleur régime? N'est-ce pas le gouvernement par tous et pour tous? On va même jusqu'à l'accuser d'austérité. Calomnie pure! Il n'y a pas d'homme occupant une position dans le gouvernement qui ne fasse tous ses efforts pour grouper autour de lui l'élite intellectuelle de la nation. La République française est la République athénienne… Mais, à propos, ne m'a-t-on pas dit que tu vivais beaucoup à l'étranger?