Voici bientôt deux mois que je me suis endormi dans les délices de Capoue — délices peu enviables, au fond, et qui m'ont coûté assez cher — et j'ai fort négligé mes affaires. On ne peut pas être en même temps à la foire — la foire d'empoigne — et au moulin. Et, maintenant, si j'allais avoir à lutter contre des sentiments plus sérieux que ceux qui conviennent à des amourettes de hasard…

Non, pas d'idéal; d'aucune sorte. Je ne veux pas avoir ma vie obscurcie par mon ombre.

Cela m'épouvante un peu, pourtant, de retourner à Londres. C'est si laid et si noir, à côté de Paris! On pourrait le chercher à Hyde Park, l'équivalent de cette allée des Acacias où je me promène en ce moment, l'idée m'étant venue, après déjeuner, d'aller prendre l'air au bois. Les femmes aussi, on pourrait les y chercher, ces femmes qui passent en des parures de courtisanes et des poses d'impératrices, au petit trot de chevaux très fiers, femmes du monde qui ont la désinvolture des cocottes, horizontales qui ont le port altier des grandes dames.

En voici une, là-bas, qui semble une reine, et qui a laissé échapper un geste d'étonnement en jetant les yeux sur moi. Un truc. Il y a tant de façons de faire son persil!… Tiens! elle me salue. Je rends le salut… Qui est-ce?

Obéissant à un ordre, le cocher fait tourner la voiture dans une allée transversale. Je m'engage dans cette allée; nous verrons bien. La voiture s'arrête, la femme saute lestement à terre; et, tout à coup, je la reconnais. C'est Margot, Marguerite, l'ancienne femme de chambre de Mme Montareuil.

— Enfin, te voilà! s'écrie-t-elle en se précipitant au-devant de moi. Mais d'où sors-tu? où étais-tu? J'ai si souvent pensé à toi! Je suis bien contente de te voir…

Moi aussi, je suis fort heureux de voir Margot, Je lui explique que mes occupations d'ingénieur me retiennent beaucoup à l'étranger.

— Ah! oui, tu es ingénieur. C'est un beau métier. Est-ce que c'est vrai qu'on a fait une nouvelle invention pour onduler les cheveux en cinq minutes? Une machine, une mécanique…? J'en achèterais bien une; on perd tant de temps avec les coiffeurs!… Enfin, tu me diras ça une autre fois. Mais il faut que je te raconte ce qui m'est arrivé.

Nous marchons côte à côte dans l'allée et Marguerite me fait le récit de ses aventures. Comme elle avait été renvoyée sans certificat par Mme Montareuil, à la suite de ce vol dont on n'a jamais pu découvrir les auteurs, elle n'a pu arriver à trouver une nouvelle place. Elle a eu beaucoup de mal, la pauvre Margot. Elle a été obligée de poser chez les sculpteurs pour «poitrines de femmes du monde.» En fin de compte, un artiste en a fait sa maîtresse, et elle s'est trouvée, graduellement, lancée dans le monde de la galanterie. Depuis elle n'a pas eu à se plaindre; ah! mon Dieu, non. Elle a une chance infernale.

— Mais tu as certainement entendu parler de moi? Tu lis les journaux, je pense? Il ne se passe point de jour que tu ne puisses voir dans leurs Échos le nom de Marguerite de Vaucouleurs. Eh! bien, mon cher, Marguerite de Vaucouleurs, c'est moi.