C'est dans cette calèche que j'ai pris place, ainsi que trois personnes que je n'ai pas l'honneur de connaître. Deux journalistes, si j'en juge à leur langage peu châtié, et un monsieur taciturne, au, teint basané, aux cheveux d'un noir pas naturel, aux moustaches fortement cirées. Je lis sa profession sur sa figure. C'est un mouchard. Et moi, pour qui me prennent-ils, mes compagnons? Je le devine à quelques mots que prononce tout bas l'un des journalistes, mais que je puis surprendre, comme nous passons devant la Halle aux Plumes — un vieux bâtiment rectangulaire, lézardé, couvert en tuiles, qu'on a enguirlandé de feuillage et orné de drapeaux, et où doit avoir lieu, ce soir, le banquet qui préludera au fameux discours.

Ils me prennent pour le correspondant d'une gazette étrangère qui cherche toutes les occasions de dire du mal de la France et d'empêcher qu'on lui rende l'Égypte.

Ça m'est égal. Moi, je pense avec orgueil que, seul dans cette procession de personnes publiques, je représente le Vol sans Phrases.

Il est une heure, ou peu s'en faut, quand la calèche antique s'arrête devant le Sabot d'Or, tendu de tricolore d'un bout à l'autre et plastronné d'écussons. Le propriétaire, qui a reçu Courbassol et ses amis, à titre d'agent électoral, avec tout l'enthousiasme de circonstance, s'apprête maintenant à leur faire, en qualité d'hôte, un accueil qu'ils ne pourront pas oublier. Un festin est préparé qui sera servi dans un moment, à droite du long corridor qui sépare en deux parties le rez-de-chaussée de l'hôtel, en une grande salle occupée par une énorme table. En attendant, ces messieurs et ces dames ont envahi les pièces des étages supérieurs, afin de secouer à leur aise la poussière du voyage, et de remettre leur toilette en ordre. De sorte qu'il ne reste pas un coin disponible, m'assure l'hôtelière à qui je viens de demander une chambre.

— Non, Monsieur, pas un coin. Ah! à onze heures du soir, quand nos voyageurs seront partis, ce sera différent; mais jusque-là, étant donnée la position politique de mon mari, nous sommes tenus de les laisser faire leur maison de la nôtre… Pourtant, ajoute-t-elle, si Monsieur voulait repasser vers les cinq heures, je crois bien que j'aurais une chambre…

— Non, dit l'hôtelier qui a entendu, en passant, la fin de la phrase de sa femme; non, pas avant six heures ou six heures et demie. Ce ne sera pas fini auparavant, certainement…

Quoi? Qu'est-ce qui ne sera pas fini?

—Mettons sept heures. Monsieur. À sept heures, je vous promets de vous donner une chambre. Monsieur a l'intention de déjeuner?

Oui, j'en ai l'intention. Mais je ne pourrai point prendre mon repas dans la grande salle, qui est réservée… Cela m'est indifférent. Mon couvert est mis dans une petite pièce, à gauche, à côté du bureau de l'hôtel. Fort bien. Et, comme je me débarrasse de mon chapeau et de mon pardessus, je vois Margot descendre l'escalier, son bouquet tricolore à la main, avec l'air d'étudier le langage des fleurs. Courbassol est fort empressé auprès d'elle; il en a bien le droit. Je ne veux pas la lui disputer, pour le moment. Est-ce qu'il m'a disputé sa femme? Non; eh! bien, alors?… Suum cuique.

Plusieurs personnes sont déjà à table dans la petite salle à manger. Entre autres, le mouchard. Ce doit être un fameux lapin, ce mouchard-là. Un homme de quarante ans passés, car le noir des cheveux est dû à là teinture, nerveux, au masque volontaire, aux yeux froids et aigus, presque terribles. On dirait qu'il me regarde avec insistance… Non. D'ailleurs, je n'en ai cure. Je ne suis pas venu ici professionnellement — bien que j'aie dans ma poche une petite pince, un bijou américain qui se démonte en trois parties et qui s'enferme dans un étui pas plus gros qu'un porte- cartes. Je déjeune rapidement. Le bruit qu'on fait dans la grande salle commence à m'ennuyer; j'ai envie d'aller faire un tour dans la campagne, pour passer l'après-midi.