C'est une bonne idée. J'y vais.
J'ai dépassé les dernières maisons de la ville — cette ville qui s'est enrubannée, enguirlandée, qui a mis des drapeaux à ses portes et des lampions à ses fenêtres, qui tirera un feu d'artifice ce soir, parce qu'un gredin qui n'a ni coeur, ni âme, ni éloquence, ni esprit, un gredin qui est un esclave et un filou, un adultère et un cocu, tiendra demain dans ses sales pattes les destinées d'un grand pays. — Je suis dans les champs, à présent. Ah! que c'est beau! que ça sent bon!…
J'ai gagné le bord d'une rivière qui coule sous des arbres, et je me suis assis dans l'herbe. De fins rayons de soleil, qui percent le feuillage épais, semblent semer des pièces d'or sur le tapis vert du gazon. Les oiseaux, qui ont vu ça, chantent narquoisement dans les branches et les bourdonnants élytres des insectes font entendre comme un ricanement. Elles peuvent se moquer de l'homme, ces jolies créatures qui vivent libres, de l'homme qui ne comprend plus la nature et ne sait même plus la voir, de l'homme qui se martyrise et se tue à ramasser, dans la fange, des richesses plus fugitives et plus illusoires peut-être que celles que crée cette lumière qui joue sur l'ombre au gré du vent… À travers le rideau des saules, là-bas, on aperçoit de belles prairies, des champs dorés par les blés, toute une harmonie de couleurs qui vibrent sous la gloire du soleil et qui vont se mourir doucement, ainsi que dans une brume chaude, au pied des collines boisées qui bleuissent à l'horizon. Ah! c'est un beau pays, la France! C'est un beau pays…
Je pense à beaucoup de choses, là, au bord de cette rivière qui roule ses flots paresseux et clairs entre la splendeur de ses berges. Cette rivière… Si l'on pouvait y vider le Palais- Bourbon, tout de même, une fois pour toutes!
J'ai été dîner à l'hôtel des Deux-Mondes. C'est le Sabot d'Or, je le sais, qui fournit les victuailles et le personnel nécessaires au banquet qui a lieu ce soir, à sept heures et demie, à la Halle aux Plumes, et ses affaires, par conséquent, sont virtuellement interrompues. J'y aurais fait maigre chère si, même, l'on avait consenti à me servir. Mais il est bientôt sept heures et je veux voir si je puis, oui ou non, compter sur la chambre qu'on m'a promise.
Je ne trouve personne à qui m'adresser, quand j'arrive au Sabot d'Or. Tous tes employés et les domestiques sont déjà à la Halle aux Plumes, sans doute, avec l'argenterie et la vaisselle de la maison. Si je sonnais?… Mais une idée me vient.
Puisqu'il n'y a personne ici, puisque l'établissement est désert… Et puis, tant pis! La pensée m'en est venue; je veux le faire.
Je suis le long corridor sur lequel est ouverte la porte d'entrée, dans lequel donne l'escalier, et qui aboutit, au fond, à un jardin. Tout au bout, je trouve une porte; et, tout doucement, j'en tourne le bouton. Une chambre de débarras; un vieux lit de fer, dans un coin, garni d'un mauvais matelas; des caisses, des malles, des balais, et, derrière un grand rideau qui les préserve de la poussière, des hardes pendues au mur… Après tout, c'est de la folie, de tenter ça. Pour rien, probablement. Et Margot, ce soir… Tant pis; j'y suis, j'y reste.
Si l'on venait pourtant? Car il y a encore des gens là-haut… Le mieux est de me cacher quelque part. Où? Sous le lit… Ah! non, derrière le rideau. Je m'y place et je cherche à me rappeler exactement la disposition du bureau. Tout à l'heure, peut-être… Mais un grand bruit dans l'escalier me fait dresser l'oreille. Que se passe-t-il?
Le bruit augmente. Les pas lourds de plusieurs personnes retentissent dans le corridor et semblent se rapprocher. Oui, on dirait qu'on vient par ici… Je m'aplatis le long du mur, à tout hasard; et je n'ai pas tort car, par un trou du rideau, je vois la porte s'ouvrir. L'hôtelier entre, portant avec un garçon d'écurie un grand paquet blanc qu'ils vont déposer sur le lit.